Chapitre 4 : La Rupture
Scène 4.1
Domicile de Ben Youssef, Tunis, 23 janvier 1956
La voiture serpentait dans les confins sud-ouest de Tunis, entre des villas non éclairées et des jardins noirs. Charles Saumagne a vérifié sa montre : 18 h 28. La rencontre avait été arrangée à la dernière minute, par l’intermédiaire de Bahri, qui préférait qu’elle n’ait pas lieu chez lui. Nécessité politique, a pensé Saumagne. Chacun gardait ses distances en ces temps.
La maison est apparue — une villa qui avait appartenu à un certain Jamel, acquise quand Salah Ben Youssef était ministre sous le gouvernement Chenik. Un emprunt de douze millions auprès de Renaudin, lentement amorti. Saumagne connaissait ces détails. Un érudit note les chiffres.
Un garde a émergé de l’obscurité. Le portail s’est ouvert à contrecoeur.
Un autre garde au palier. Puis un troisième au palier suivant. Des bravi dissimulés dans l’obscurité, reconnaissant Bahri et son clerc mais méfiants envers le Français qui montait l’étroit escalier sombre derrière eux.
En haut : un salon bien éclairé sur la gauche.
Salah Ben Youssef se tenait debout, attendant.
Saumagne avait vu des photographies, mais les photographies aplatissaient les hommes en deux dimensions. L’homme devant lui était en trois dimensions, vivant. Petit, large. Épais peignoir sur un pyjama — l’intimité du soir, de la maison. Deux grands cercles d’écaille brune autour des yeux, saisissants sous la lumière électrique du salon. Puis un sourire s’est ouvert, large comme deux mains, vite cordial.
— Monsieur Saumagne. Asseyez-vous. Vous avez fait un long chemin ce soir.
— À cinq jours de la fin, vous êtes peut-être venu entendre comment tout a commencé.
Saumagne a ouvert son carnet. Pendant deux heures et demie, de 18 h 30 à 21 h 00, Salah Ben Youssef a parlé. Toujours souriant, parfois sérieux. Il a battu les buissons consciencieusement, répondant aux questions, revenant sur les thèmes, expliquant ce qui ne pouvait pas s’expliquer. Il ne s’échauffait que lorsque l’image de Bourguiba apparaissait — quand il parlait des saïds et des sbires de Bourguiba, ses hommes de main et ses bravi.
— Ils inventent mon personnage. Ils font de moi l’ennemi n° 1 de la France, du monde occidental, de la civilisation. Quand c’est moi qu’on traque.
Il s’est levé, s’est approché de la fenêtre. Au-dehors, les jardins dormaient. Des villas dont les propriétaires avaient fui, ou attendaient, ou affûtaient des couteaux.
— Le Haut-Commissaire cède à un parti politique la disposition des forces de sécurité. Il aide un gouvernement fictif. Haï par les masses. Il leur donne libre usage d’une garde prétorienne, d’une garde janissaire. Dont les crimes me désignent, jour après jour.
Il s’est tourné vers Saumagne.
— Vous comprenez ? Je ne suis pas le terroriste. Je suis celui qu’on traque.
Saumagne écrivait. Le stylo crissait sur le papier.
— Ils disent que je dirige la contre-mafia qui s’organise autour de mon nom.
La voix de Ben Youssef s’est élevée.
— Moi aussi je veux que l’ordre, la paix, la concorde règnent. J’ai personnellement désavoué la violence. Mais quand des centaines et des milliers de Tunisiens se soulèvent — utilisant des procédures de contre-terrorisme apprises de la lutte anticoloniale, rejoints par des patriotes algériens — comment puis-je les en empêcher ? Comment puis-je renier ce qui n’est qu’une réplique à la provocation ?
Il a fait les cent pas dans le salon. Les cercles bruns autour de ses yeux paraissaient s’assombrir.
— Ma position d’opposant ne peut pas me priver de cet atout, de ce soutien. Je n’ai pas demandé la violence. Mais je ne repousserai pas non plus ceux qui se battent en mon nom pendant que des avions français bombardent des villages tunisiens.
Saumagne l’a interrogé sur les connexions orientales. L’argent de Bandung. La coordination avec Nasser. Les Frères musulmans.
Ben Youssef a ri, court et vif.
— Quant à ma mission orientale, n’exagérons rien. Vous savez bien à cet égard quelles sont mes dispositions personnelles d’esprit.
Il s’est penché en avant.
— Moi aussi je veux que le Maghreb acquière sa personnalité internationale, mais pour son propre compte. Pas pour le compte de telle ou telle puissance, qu’elle soit afro-asiatique ou arabo-musulmane !
Il s’est redressé, la voix de l’orateur.
— Je sais que l’usage que le Maghreb doit faire de cette personnalité reconquise, c’est de l’associer d’une certaine manière à délibérer, au destin de la France qui nous a faits, et que nous ne pouvons rien faire dans le monde sans elle et que nous avons l’habitude de la France.
Saumagne écrivait. Le stylo courait maintenant.
— Pourquoi voulez-vous que je déclare prématurément mes intentions et que je compromette mes chances dans des négociations inévitables ?
Les yeux de Ben Youssef se sont verrouillés sur ceux de Saumagne.
— Je les garde dans mon jeu. Il y aura un moment de choix où je n’aurai plus besoin d’eux, et où la Tunisie, la France, le Maroc et l’Algérie seront les charnières de deux mondes, et libres et maîtres de jouer ce grand rôle.
L’horloge indiquait 20 h 00. Puis 20 h 30.
— Vous voyez bien qu’ils sont tous essoufflés à rejoindre mes positions. À vouloir les dépasser, à me surenchérir par des escalades qui sont autant de répudiations honnêtes et hypocrites des conventions. Le discours de Bourguiba au congrès de Sfax — des flatteries et des flatulences envers le monde arabo-musulman. La motion du congrès équivalait à une répudiation des conventions.
Il s’est arrêté à la fenêtre à nouveau. Son reflet dans la vitre : petit, large, le peignoir, les cercles autour des yeux.
— Comment la France ne se rend-elle pas compte que Bourguiba et les siens l’ont déjà trahie !
Sa voix s’est brisée d’une indignation véritable.
— Qu’ils se moquent d’elle alors que moi, elle ne peut me reprocher que de ne l’avoir jamais trompée !
Saumagne l’a interrogé sur Bourguiba directement.
Ben Youssef s’est détourné de la fenêtre. Le sourire est revenu, mais plus petit.
— Il a refusé. Une mission envoyée par le roi Idriss a essayé d’obtenir de Bourguiba qu’il joigne sa voix à la mienne — que par une répudiation commune, nous prouvions qu’entre nous il n’y a qu’un désaccord de doctrine sur les principes de l’indépendance et de l’autonomie.
Ben Youssef a secoué la tête.
— Il a refusé par des échappatoires verbales, parce qu’il veut soutenir son crédit par le trouble et la force et la provocation. Sous la protection de bombes et d’avions et de deux cents bravi, armés jusqu’aux dents.
L’horloge indiquait 20 h 45.
— Vous direz à Bourguiba que désormais, je le forcerai à monter un nouveau cheval de bataille chaque jour jusqu’à ce que le dernier lui brise le dos.
Il s’est approché de la table où Saumagne était assis. L’érudit français a levé les yeux de son carnet.
— Un autre entretien, Saumagne. Constructif, si possible, celui-là, et concret. Ils tuent mes amis chaque jour et c’est moi l’assassin.
Le sourire est revenu, large comme deux mains, vif et cordial.
— Non, Saumagne, il y a mieux à faire. Un grand et beau Maghreb, avec son âme propre, sa politique, ses institutions traditionnelles, mais modernisées. Proche de celles de l’Occident auquel il a toujours appartenu. La France prévient d’autres puissances de nous y aider…
Saumagne a fermé son carnet. 21 h 00. Deux heures et demie de mots, d’accusations, de menaces, de visions. L’homme traqué qui parlait comme un chasseur. L’exilé qui croyait encore pouvoir gagner depuis ses confins sud-ouest, depuis sa villa endettée de douze millions, depuis son escalier étroit et ses gardes.
Au-dehors, les jardins noirs attendaient. Les villas non éclairées surveillaient.
Salah Ben Youssef a tendu la main. La poignée était ferme, sèche.
— Seydoux sait que je veux le voir, a dit Ben Youssef à la porte. Je l’ai assiégé de commissaires. Vous pourriez être un intermédiaire utile, Saumagne. Poussez la conversation vers le concret. Vers le constructif.
L’érudit français a descendu l’étroit escalier. Des gardes aux paliers. Des bravi dans l’obscurité.
Ben Youssef regardait depuis le salon bien éclairé. Les cercles bruns autour de ses yeux paraissaient plus sombres maintenant. Le sourire avait disparu.
Scène 4.2
Résidence générale, Tunis, 27-28 janvier 1956
L’horloge au mur de la Résidence générale indiquait minuit quand Bourguiba est arrivé. Le bâtiment était français — plafonds hauts, sols de marbre, portraits de Hauts-Commissaires français contemplant la salle depuis les murs. Vingt ans à franchir ces portes. Vingt ans de négociations, d’exigences, d’emprisonnement, de libération. Ce soir était différent.
Seydoux s’est levé derrière le bureau en acajou. Le Haut-Commissaire français avait la cinquantaine, les cheveux gris, le visage marqué, le poids de l’empire lisible dans la façon mesurée dont il se déplaçait. Il portait un costume européen, parfaitement taillé. Pas d’uniforme — l’homme qui détenait le pouvoir n’en avait pas besoin.
— Monsieur Bourguiba. Merci de venir à une telle heure.
Bourguiba lui a serré la main. La poignée était ferme.
— Vous avez dit que c’était urgent.
— Ça l’est. Seydoux a désigné le fauteuil en cuir face au bureau. Asseyez-vous.
Bourguiba est resté debout un moment, regardant le fauteuil, puis la fenêtre, puis Seydoux. Il s’est d’abord approché de la fenêtre, regardant les lumières de Tunis avant de s’asseoir. Le fauteuil était trop mou, conçu pour le confort plutôt que pour la dignité. Face à lui, deux autres hommes : le colonel Bernachol, conseiller militaire de la résidence, et Abdalah Farhat, propre chef de cabinet de Bourguiba. Quatre hommes seulement. La porte s’est fermée. Pas de secrétaires. Pas de témoins.
Seydoux s’est approché d’une table latérale, a versé deux verres de cognac depuis une carafe en cristal.
— Du cognac ? Ça aide pour les nuits blanches.
Bourguiba a accepté le verre mais n’a pas bu. Il l’a tenu à la lumière, regardant le liquide ambré capturer la lueur de la lampe électrique.
— J’ai réfléchi au vote du cabinet français, Monsieur le Haut-Commissaire. La semaine prochaine, n’est-ce pas ?
Seydoux s’est arrêté, le verre à mi-chemin de ses lèvres.
— Vous êtes bien informé.
— J’ai des sources à Paris. Des députés socialistes qui sympathisent avec notre cause. Des ministres radicaux qui se souviennent des manifestations du Levant. Le vote sera serré. Le gouvernement d’Edgar Faure tient à un fil — coalition à trois partis, divisé sur l’Algérie, divisé sur la Tunisie. Vous avez besoin de ma recommandation. Et j’ai besoin de la vôtre.
Seydoux s’est assis derrière le bureau. Pendant un moment, il n’a rien dit. Le silence a rempli la pièce. L’horloge tic-taquait. La glace fondait dans les verres.
— Vous comprenez la situation, a dit Seydoux finalement. La Tunisie est à un carrefour. L’indépendance arrive — ce n’est plus en question. Le gouvernement français l’a accepté. La question maintenant est : QUI dirigera la Tunisie indépendante ? Et QUELLE Tunisie ce sera ?
Bourguiba s’est penché en avant, les coudes sur les genoux.
— La Tunisie sera dirigée par des Tunisiens. Des Tunisiens modernes. Des Tunisiens laïques. Des Tunisiens qui comprennent que le monde a changé depuis 1881.
— Bien sûr. Seydoux a souri, mais ses yeux restaient calculateurs. Mais QUELS Tunisiens ? Voilà la question.
Seydoux s’est levé, s’est approché de la fenêtre. Au-dehors, les lumières de Tunis brûlaient dans l’obscurité. La ville que la France allait bientôt quitter, mais pas avant d’avoir choisi son successeur.
— Vous et Salah Ben Youssef. Deux visions de la Tunisie. Deux voies. Vous représentez la Tunisie moderne, laïque, francophone. Une Tunisie qui peut travailler avec la France. Une Tunisie qui comprend… la nuance.
Il s’est tourné.
— Ben Youssef représente autre chose. Le bloc arabo-islamique. Nasser, l’Algérie, le sentiment antifrançais. Il s’alignera sur Le Caire, pas sur Paris. Il nationalisera les investissements français. Il expulsera l’influence française.
Bourguiba a repris le verre de cognac, l’a fait tourner doucement.
— Vous l’avez bien étudié.
— Je vous ai étudiés tous les deux. Seydoux est retourné à son fauteuil. Monsieur Bourguiba, parlons clairement. La France ne peut pas soutenir une Tunisie indépendante qui donne du pouvoir à la vision de Ben Youssef. Les zawiyas, le waqf, Zaytouna — ce ne sont pas de simples institutions religieuses. Ce sont des réseaux. Des réseaux qui ont survécu au Protectorat parce qu’ils opéraient hors du contrôle français. Des réseaux qui opéreront hors de TOUT contrôle étatique.
Bourguiba a posé le verre. Fort.
— Et vous voulez les éliminer.
— Je veux que la Tunisie soit gouvernable. Seydoux a ouvert un tiroir, a posé un document sur le bureau. Un mandat d’arrêt. Des espaces vides attendant des noms. Ben Youssef ne peut pas diriger la Tunisie indépendante. Pas si la France doit soutenir cette indépendance.
Bourguiba s’est levé, s’est approché de la fenêtre. Les lumières de Tunis s’étalaient en contrebas — une ville qui avait survécu aux Phéniciens, aux Romains, aux Vandales, aux Arabes, aux Turcs, et maintenant aux Français. Le poids des siècles dans les murs de calcaire.
— Monsieur le Haut-Commissaire, a dit Bourguiba, le dos tourné à la pièce, vous parlez comme s’il s’agissait d’un choix entre deux options égales. Comme si Salah et moi n’étions que des… voies différentes vers la même destination.
Il s’est tourné. Son visage était illuminé par la lumière électrique — le front haut, la mince cicatrice au-dessus du sourcil gauche, les yeux qui avaient vu des prisons et des négociations et des grèves de la faim.
— Nous ne sommes pas des voies différentes vers la même destination. Nous sommes des destinations entièrement différentes.
Il a pris le mandat, a examiné les espaces vides.
— Qu’adviendra-t-il des zawiyas ? Du waqf ? De Zaytouna ?
— Elles deviendront propriété de l’État. Comme il se doit. Comme il le faut, si la Tunisie veut avoir un gouvernement moderne.
Bourguiba a hoché la tête lentement. Il est retourné à la fenêtre. Les lumières de la ville se reflétaient dans ses yeux.
— J’ai étudié la France, a-t-il dit doucement. J’ai vécu à Paris. J’ai marché dans les rues du Quartier Latin, je me suis assis dans les cafés où les étudiants débattaient de révolution et de progrès. J’ai vu ce que la France avait construit. J’ai vu les hôpitaux, les écoles, les usines. J’ai vu la puissance de l’État centralisé.
Il s’est tourné.
— J’ai aussi vu ce que la France a détruit. Les anciennes corporations. Les tribunaux locaux. Les dotations caritatives qui finançaient des hôpitaux sans l’aide de l’État. Les réseaux d’entraide qui survivaient quand l’État défaillait.
Seydoux n’a rien dit. Il regardait Bourguiba, son expression illisible.
— Vous voyez, a continué Bourguiba, sa voix baissant, je comprends ce que vous me demandez. Vous me demandez d’éliminer l’alternative. De faire disparaître la vision. Pour que la Tunisie puisse avoir… quoi au juste ? Une seule voie en avant ?
— L’indépendance. Seydoux s’est penché en avant. La souveraineté complète. Le soutien de la République française. L’aide économique. L’assistance technique. Une place dans le monde moderne.
— Et la vision de Salah ? La voie arabo-islamique ? Les zawiyas, le waqf, Zaytouna ?
— Des obstacles, Monsieur Bourguiba. La voix de Seydoux s’est légèrement durcie. Des obstacles à la modernisation. Au progrès. À la Tunisie que vous dites vouloir construire.
Bourguiba s’est approché du bureau. Il a touché le document — le papier, l’encre, les espaces vides où un nom apparaîtrait.
— Je sais ce qu’ils sont. Sa voix n’était qu’un murmure. J’y ai étudié. J’y ai prié. Mais…
Il a levé les yeux vers Seydoux.
— J’ai vu ce qui arrive aux peuples qui refusent de s’adapter. J’ai vu les cartes à Paris — des colonies redessinées, des frontières déplacées, des peuples qui s’accrochaient au passé et se réveillaient pour se trouver… effacés.
Bourguiba s’est approché de la table latérale, s’est resservi du cognac. Il n’a pas bu. Il l’a simplement tenu, regardant le liquide se déposer.
— Alors vous comprenez la nécessité. La voix de Seydoux était plus douce maintenant.
— Je comprends que l’histoire n’attend pas. Bourguiba s’est détourné de la table. Je comprends que la Tunisie doit choisir. Maintenant. Pas dans un avenir imaginaire où « réforme » et « tradition » se seraient d’une manière ou d’une autre réconciliées. Pas dans dix ans, pas dans vingt. Maintenant.
Il est retourné à la fenêtre. L’horloge indiquait 1 h 00. Puis 2 h 00.
— Salah et moi, a dit Bourguiba, le dos tourné à la pièce, nous avons construit ce mouvement ensemble. Nous avons partagé des cellules à Borj le Bœuf. Nous avons partagé le même rêve, autrefois.
Il a touché la cicatrice sur son front.
— Je ne le hais pas, Monsieur Seydoux. Malgré ce que vous pouvez penser. Malgré ce qu’il peut penser.
Bourguiba s’est tourné. Son visage était composé. Le tourment était visible dans ses mains — comment elles resserraient le verre de cognac, comment son pouls frottait le bord du verre, encore et encore.
— Mais j’aime la Tunisie davantage. Et la Tunisie ne peut pas nous avoir tous les deux.
Seydoux s’est penché en avant.
— Vous croyez qu’il détruirait ce que vous espérez construire.
— Je le sais. Pas par malice. Par conviction. Tout comme je suis convaincu que sa vision est mauvaise pour la Tunisie, il est convaincu que la mienne l’est. Il croit sincèrement que la voie arabo-islamique est viable. Il croit sincèrement que le retour à nos traditions nous rendra forts.
Bourguiba est retourné au fauteuil. Il a regardé le mandat, les espaces vides.
— La tragédie, a dit doucement Bourguiba, c’est que nous sommes tous les deux sincères. Et la sincérité est la raison pour laquelle ce conflit nous détruira tous les deux.
L’horloge tic-taquait. L’aiguille des heures avançait.
— Vous avez dit qu’il y avait trois options. Bourguiba a levé les yeux vers Seydoux. L’emprisonnement. L’arrestation. L’exil.
— Ce sont les options de la France. Seydoux a ouvert les mains. Mais la décision vous appartient, Monsieur Bourguiba. L’indépendance de la Tunisie dépend de cette décision.
Bourguiba s’est tu. Il a regardé le document, les espaces vides, le pouvoir posé sur le bureau d’acajou entre eux.
— Et si je refuse ?
— Alors les négociations échouent. La voix de Seydoux était plate. L’indépendance… attend. Peut-être indéfiniment. Peut-être jusqu’à ce qu’un autre leader émerge. Un leader plus… accommodant aux intérêts français.
Bourguiba a hoché la tête. Il s’y attendait. Il s’est levé, s’est approché de la fenêtre une dernière fois. Les lumières de Tunis scintillaient en contrebas. La ville qui avait survécu à tout.
— Il y a une quatrième option, a dit tranquillement Bourguiba. Celle dont personne ne parle.
Il s’est tourné.
— L’option où nous mourrons tous les deux. Où le mouvement se divise. Où la guerre civile vient en Tunisie. Où les troupes françaises restent encore une décennie, encore une génération, pendant que nous nous entretuons pour le privilège de diriger… quoi ? Des ruines ?
Seydoux n’a rien dit.
Bourguiba s’est approché du bureau. Il a pris le stylo. L’horloge indiquait 3 h 15.
Bourguiba a regardé le mandat.
— La Tunisie a besoin d’usines, d’écoles et d’hôpitaux.
Le stylo a plané au-dessus du papier. La main de Bourguiba a tremblé, puis s’est stabilisée. Il a levé les yeux vers Seydoux.
Il a abaissé le stylo. L’encre a touché le papier.
— L’arrestation doit avoir lieu à 4 h 00. Est-ce exact ?
— C’est l’exigence. La voix de Seydoux était neutre.
— Et l’inculpation ? Le stylo de Bourguiba planait encore.
— Menace à la sécurité de l’État. Seydoux a croisé le regard de Bourguiba. Une inculpation qui porte… du poids.
Bourguiba a hoché la tête. Il a regardé les espaces vides sur le mandat — des espaces où des noms apparaîtraient, où des inculpations seraient écrites, où une vie serait réécrite par de l’encre sur du papier.
— Vous comprenez. La voix de Bourguiba était presque inaudible. Si je signe cela… je n’arrête pas seulement Salah. J’arrête…
Il a cherché le mot.
— …une partie de moi-même. Une partie que je ne pourrai pas récupérer.
— C’est le prix du leadership, Monsieur Bourguiba.
Bourguiba a regardé l’horloge. 3 h 45. 4 h 00 approchait.
— Non. Bourguiba a lentement secoué la tête. C’est le prix de l’histoire.
Il a regardé Seydoux une dernière fois.
— Le mandat doit porter une autorité tunisienne. Pas française. Si je dois être responsable du sort de Salah, que ce soit en tant que Tunisien, pas en tant que marionnette des Français.
Seydoux a hoché la tête. Il a fait glisser le papier sur le bureau.
Bourguiba a signé. HABIB BOURGUIBA.
Le tampon a frappé le papier. 4 h 00.
Le coup de tampon sur le papier à 4 h 00. L’encre qui sèche sur le mandat : ARRÊTER SALAH BEN YOUSSEF pour menace à la sécurité de l’État. La signature au-dessous : HABIB BOURGUIBA. La main de Bourguiba posée sur le bureau, les doigts pressés contre le bois, les phalanges blanches. L’horloge : 4 h 01.
Scène 4.3
Domicile de Ben Youssef, Tunis, 28 janvier 1956, ~2 h 00
Mongi Slim est resté vingt minutes sur le coin de la rue avant de frapper.
Il avait quitté la Résidence générale à 1 h 30, immédiatement après la fin de la réunion. Seydoux lui avait serré la main, l’avait remercié de sa présence, l’avait congédié d’un signe. Bourguiba était resté, signant le mandat, l’horloge approchant 4 h 00.
Mongi était sorti de la résidence, avait marché dans les rues de Tunis, s’était dirigé vers le domicile de Ben Youssef dans les confins sud-ouest.
Puis il s’était arrêté.
Il se tenait sur le coin, l’air nocturne froid contre son visage, et pensait à ce qu’il allait faire.
Il était Ministre de l’Intérieur. Il était le cousin de Bourguiba — cousins au deuxième degré par la famille Saaka, leur lignée maternelle remontant à Monastir. Il connaissait Bourguiba depuis l’enfance. Il connaissait Salah Ben Youssef depuis Sadiki, depuis qu’ils avaient étudié le droit ensemble, depuis qu’ils avaient défendu des nationalistes ensemble dans les tribunaux français.
Le mouvement nationaliste n’était pas deux hommes, deux visions. C’était des dizaines de factions — les élites du Sahel comme Bourguiba, les notables du sud comme Ben Youssef, les marchands de Djerba, les ouvriers de Sfax, les intellectuels de Tunis. Les oulémas conservistes qui voulaient une réforme dans la tradition. Les Jeunes Tunisiens qui voulaient une rupture complète avec le passé. Les combattants fellagha dans les montagnes qui n’avaient jamais lu les manifestes d’aucun des deux hommes. Chaque faction persuadée d’incarner seule la Tunisie.
Il se tenait sur le coin et pensait à la trahison.
S’il prévenait Ben Youssef, il trahissait son cousin. Il trahissait la famille. Il trahissait le mouvement indépendantiste qui avait tout sacrifié pour ce moment.
S’il ne prévenait pas Ben Youssef, il trahissait son collègue. Il trahissait son ami. Il trahissait l’homme avec qui il avait rompu le pain, l’homme dont il avait vu grandir les enfants, l’homme qui lui avait confié sa vie.
Le froid avait engourdi ses mains. Il a plié les doigts dans les poches de son manteau, sentant la doublure, la couture qui s’était détachée du côté gauche. Il avait l’intention de la faire réparer depuis des semaines.
Mongi se tenait sur le coin. Vingt minutes maintenant. Il voyait son souffle dans l’air, la buée visible contre l’obscurité. La rue s’étendait vide dans les deux directions.
Il n’y avait pas de choix correct. Il n’y avait que le choix.
Il l’avait déjà fait en quittant la résidence. Il l’avait déjà fait en marchant vers cette maison au lieu de la sienne. Il l’avait déjà fait en décidant que certaines trahisons étaient nécessaires.
Il a frappé.
Trois coups secs, puis le silence.
Salah Ben Youssef a ouvert la porte. Mongi Slim se tenait dans l’obscurité, manteau déboutonné, le visage blême de fatigue. Il a regardé par-dessus son épaule, puis est entré sans attendre d’y être invité.
— Si Salah. La voix de Mongi Slim était basse, urgente. Pardonne l’intrusion. Il est passé minuit, je sais. Mais ce que j’ai à dire ne peut pas attendre demain matin.
Ben Youssef a fermé la porte.
— Mongi ? Que se passe-t-il ? C’est Bourguiba ? Il est malade ?
— Non. Mongi Slim faisait les cent pas dans le petit vestibule. Il a vérifié la fenêtre, puis la porte à nouveau. Il ne parvenait pas tout à fait à prononcer les mots qu’il était venu dire.
— Si Salah, j’apporte des nouvelles. Il faut que tu écoutes.
Il s’est arrêté.
— Le mandat a été signé. Quatre heures ce matin.
Ben Youssef s’est figé.
— Le mandat ?
— Roger Seydoux lui-même l’a signé. L’inculpation : menace à la sécurité de l’État. La peine : l’emprisonnement. Ou pire.
Les mains de Mongi Slim tremblaient.
— La réunion a eu lieu ce soir. Minuit. Quatre hommes seulement : Seydoux, Bernachol, Bourguiba et Farhat. Je n’ai pas été invité. Seydoux était — très méfiant à mon égard.
La pièce semblait se contracter autour d’eux. Ben Youssef s’est adossé au mur.
— Bourguiba était là ?
— Si Salah, ne me demande pas comment je sais cela. Mongi Slim s’est approché. Les Français ont choisi leur partenaire. Et leur partenaire a… accepté.
Le silence s’est étiré. Quelque part dans la maison, Soufia et les enfants dormaient.
— Bourguiba a accepté, a dit Ben Youssef. Les mots n’étaient pas une question.
— Il n’avait pas le choix. La voix de Mongi Slim s’est brisée. L’indépendance la semaine prochaine. Le vote du cabinet français. La condition : Salah Ben Youssef doit être écarté.
Mongi Slim a regardé ses mains.
— Je suis son cousin. Le cousin de sa femme. Nous avons lutté ensemble. Nous avons souffert ensemble. Je n’aurais jamais pensé…
Sa voix s’est cassée.
— Je n’aurais jamais pensé qu’il irait aussi loin.
Ben Youssef s’est poussé contre le mur.
— Je dois lui parler. Je dois —
— Il n’y a pas de temps. Mongi Slim a saisi le bras de Ben Youssef. Si Salah, écoute. L’arrestation est prévue pour 4 h 00. « À l’aube », a dit Seydoux. Tu as deux heures.
Il a lâché le bras.
— Il y a une voiture qui t’attend en sortie de ville. Des plaques libyennes. Le chauffeur est… discret. Si tu pars ce soir, tu pourras peut-être atteindre la frontière avant l’aube.
Ben Youssef a regardé vers la chambre.
— Soufia. Les enfants —
— Ne peuvent pas venir avec toi. Pas ce soir. La voix de Mongi Slim était plus douce maintenant. Va au Caire. Organise-toi de là-bas. Fais-les venir quand ce sera sûr.
Ben Youssef est resté silencieux. La maison. Le lit où il dormait. La table où il mangeait avec sa famille. La vie qu’il avait bâtie.
Il s’est tourné vers Mongi Slim. Le clair de lune à travers la porte montrait la fatigue sur son visage, le tourment dans ses yeux.
— Tu me préviens. Tu es le Ministre de l’Intérieur. Tu préviens l’homme que tu es censé arrêter.
Mongi Slim a fermé les yeux.
— Je porterai cela jusqu’à ma tombe. La connaissance de ce que j’ai fait cette nuit.
— Alors pourquoi le faire ?
Mongi Slim a ouvert les yeux. La douleur y était visible.
— Parce que je suis resté vingt minutes sur le coin de la rue. Et j’ai pensé à ce que ça veut dire, être Tunisien. J’ai pensé à nos familles — les Saaka, les Slim et les Ben Youssef, tous mêlés par les mariages et les cousinades. J’ai pensé à nos amitiés — les camarades de Sadiki, les associés en droit, les compagnons de prison. J’ai pensé à la Tunisie elle-même — ni française, ni arabe, mais quelque chose de mélangé, quelque chose qui contient des contradictions.
Il a pris une inspiration.
— Si je ne te préviens pas, je deviens ce contre quoi nous nous battons. Je deviens le collaborateur qui détruit son ami pour le pouvoir. Je deviens l’homme qui sacrifie le principe pour la position.
La voix de Mongi Slim s’est brisée.
— Je ne pouvais pas —
Il s’est arrêté.
— Je ne pouvais pas laisser ça arriver. Même si ça veut dire trahir mon cousin. Même si ça veut dire détruire ma relation avec Bourguiba. Même si ça veut dire finir ma carrière.
Ben Youssef s’est adossé au mur. Cinq nuits plus tôt, il était assis dans ce même salon bien éclairé avec Charles Saumagne. Deux heures et demie de mots mesurés, de prédictions confiantes, d’explications stratégiques. Je suis l’homme traqué, pas le terroriste. Je n’ai jamais trompé la France. Bourguiba l’a trahie. Je garde mes atouts orientaux dans mon jeu. Je lui briserai le dos, cheval de bataille par cheval de bataille.
Il avait dit à Saumagne : Dis-le à Bourguiba. Dis-le à Seydoux. Je peux être utile. Je peux être constructif. Je peux être concret.
Maintenant le mandat était signé. 4 h 00 approchait.
Les atouts en Orient ne comptaient plus. Le levier n’existait que dans son esprit. Le cheval de bataille qu’il avait préparé pour Bourguiba — Bourguiba l’avait déjà monté, et Ben Youssef était celui qui se briserait.
Il s’est dirigé vers la porte.
— Va, Si Salah. La voiture t’attend. Chaque minute qui passe est une minute plus proche de l’aube.
Ben Youssef s’est approché de la porte de la chambre, puis s’est arrêté.
Il ne pouvait pas les réveiller. Ne pouvait pas expliquer. Ne pouvait pas dire au revoir.
Il a traversé la maison dans le noir d’avant l’aube. Les planchers grinçaient sous ses pieds, des bruits qui l’auraient réveillée si elle n’avait pas été plongée dans un sommeil profond. Il s’est arrêté dans l’encadrement de la chambre.
Soufia respirait dans le lit. Le rythme était régulier — l’inspir, l’expir, les petits bruits qui voulaient dire la vie. Chedly dormait dans le lit à côté d’elle, le visage tourné vers le mur. Lotfi était dans le petit lit de l’autre côté de la pièce, sa couverture repoussée, un pied pendant par-dessus le bord.
Dans le couloir, un cartable posé sur le sol. Celui de Chedly — en cuir, usé aux coins, la sangle effilochée là où elle frottait contre son épaule. À côté, une toupie en bois, peinte en rouge, un éclat manquant sur le bord. La préférée de Lotfi. Ben Youssef l’avait achetée au marché il y a deux mois.
Il s’est tenu dans l’encadrement de la porte pendant la durée d’un souffle.
Puis il est ressorti.
Il est retourné au vestibule. Mongi Slim lui a tendu la main. Ben Youssef l’a prise.
Les deux hommes sont restés debout ensemble un moment — collègue et ami, cousins par alliance, compagnons de lutte.
— Tu lui diras, a dit Ben Youssef. Tu diras à Bourguiba ce que tu as fait.
— Je retourne à la résidence maintenant. Seydoux s’attendra à un rapport. La voix de Mongi Slim était creuse. Je lui dirai : Il a été prévenu. Il s’est échappé. J’ai fait mon devoir.
— Et la vérité ?
— La vérité s’installera dans ma gorge comme des pierres. Mongi Slim a ouvert la porte. Je te reverrai au Caire, peut-être. Ou peut-être jamais plus.
Il a fait un pas dans l’obscurité, puis s’est retourné.
— Si Salah… cette nuit change tout. L’amitié entre nos familles. La confiance entre collègues. La possibilité d’une Tunisie unie.
Le visage de Mongi Slim était blême au clair de lune.
— Je suis désolé. Plus désolé que je ne peux le dire.
Ben Youssef l’a regardé disparaître dans la rue. Puis il s’est retourné vers la maison. Soufia dormait. Les enfants dormaient. Le mandat était signé. 4 h 00 approchait.
Il ne pouvait pas les réveiller. Ne pouvait pas dire au revoir. Ne pouvait pas expliquer que leur vie venait d’être décidée par quatre hommes dans un bureau français, par de l’encre sur du papier, par une signature à 4 h 00 du matin.
Mongi Slim a marché jusqu’à la résidence. Les rues étaient vides, les maisons sombres, la ville endormie. Il marchait lentement, les pas lourds, le poids de ce qu’il avait fait s’installant dans ses os.
Il avait trahi son cousin. Il avait sauvé son ami. Il avait détruit sa carrière. Il avait préservé sa conscience.
Les réverbères projetaient de longues ombres tandis qu’il marchait. Le visage de Bourguiba lui est revenu — pas le visage de la réunion, dur et calculateur, mais le visage d’enfance à Monastir, pêchant depuis les rochers, riant de quelque chose que Mongi avait dit. Que dirait Bourguiba quand il l’apprendrait ? Qu’adviendrait-il de son poste de Ministre de l’Intérieur ? Qu’adviendrait-il des familles — les Saaka et les Slim, enchevêtrées à travers les générations ?
Ses pas résonnaient sur le trottoir vide. Chaque pas un bruit qu’il ne pouvait pas effacer.
Il a atteint la résidence. Les gardes lui ont fait un signe de tête — visage familier, le Ministre de l’Intérieur qui rentrait d’une mission nocturne.
Mongi Slim est entré dans la résidence, le dos droit, le visage composé.
La voiture aux plaques libyennes attendait en sortie de ville. Le moteur tournait au ralenti. Ben Youssef a pris place sur le siège arrière. La porte s’est refermée. La voiture s’est mise en route vers la frontière.