Chapitre 6

Chapitre 6 : L'Assassinat

1958-1965 Sabbat Dhalam, Tunis; Frankfurt, West Germany; Cairo, Egypt; Tunis, Presidential Palace; Henchir al-Turki, Cap Bon; Beirut, Lebanon ~36 min de lecture

PDV : Ahmed Massoudi, Salah Ben Youssef, Béchir Zarg El Ayoun, Soufia Ben Youssef, Bourguiba (exception), Hafedh al-Damerji, Nadim Haddad

Chapitre 6 : L'Assassinat, 1958-1965

Chapitre 6 : L’Assassinat

Scène 6.1


Rue Sabbat Dhalam, Tunis, 1958-1960

Le bâtiment de la rue Sabbat Dhalam avait autrefois été une cellule du parti — un bureau du Néo-Destour dans la médina de Tunis, où les militants se réunissaient, où les tracts étaient distribués, où la lutte pour l’indépendance s’était organisée, pièce par pièce, quartier par quartier.

Maintenant, les pièces contenaient des cris.

Ahmed Massoudi avait connu ce bureau quand il était à eux — les réunions, les débats, l’énergie d’hommes et de femmes qui croyaient que l’indépendance apporterait la liberté, que la fin du colonialisme signifierait la fin de l’oppression.

Les lettres étaient arrivées les premières — les menaces, les avertissements : « Revenir au bureau politique du PDL sinon on serait châtiés sévèrement, on ne joue pas avec la mort. »

Il avait fui à Dhiba. Les autres étaient restés. Le bureau qu’ils avaient transformé en lieu de torture et de détention.

Maintenant il était de retour.

La porte s’est ouverte à minuit. Les gardes l’ont traîné — des Tunisiens, des hommes qui auraient pu être ses collègues dans un autre temps, dans une autre Tunisie, dans le monde qui aurait dû exister après l’indépendance.

— Nom.

— Ahmed Massoudi.

Le garde a hoché la tête. Il connaissait le nom. Ils connaissaient tous les noms. Yousséfistes. Partisans de Ben Youssef. Des hommes et des femmes qui avaient refusé l’autonomie interne, qui avaient rejeté la collaboration française, qui avaient cru que l’indépendance devait signifier l’indépendance, pas le remplacement d’un maître par un autre.

Le garde l’a poussé dans une pièce. Quarante hommes y étaient déjà — quarante à cinquante prisonniers par pièce, pas de matelas, le sol couvert d’eau stagnante, l’air épais de sueur et de peur et d’excréments.

Un homme dans le coin l’a reconnu. Ahmed a hoché la tête. Il ne pouvait pas parler. Sa gorge était sèche.

La porte s’est ouverte de nouveau. Taïeb Sahbani est entré — le superviseur de Sabbat Dhalam, l’homme qui répondait à Taïeb Mhiri, le Ministre de l’Intérieur. Derrière lui : Hassan Ayadi, le superviseur principal des Lijen Erryaya, les comités de vigilance qui traquaient les yousséfistes à travers la Tunisie.

Massoudi avait déjà vu Ayadi. Avant l’indépendance, Ayadi avait été un résistant. Maintenant il portait une matraque dans les mêmes couloirs où ils avaient autrefois distribué des tracts ensemble.

— Alors, Ahmed Massoudi. Le secrétaire de la cellule du parti.

Massoudi n’a rien dit.

— Tu as cru pouvoir fuir à Dhiba. La voix de Sahbani était conversationnelle. Tu as cru pouvoir te cacher.

— Nous avons été menacés.

— Menacés. Sahbani a ri. Tu as reçu des lettres. Et au lieu de revenir au parti, au lieu de servir la Tunisie, tu as pris la fuite.

— Je sers la Tunisie. Pas Bourguiba.

La pièce s’est tue. Les mauvais mots — les mots fatals.

Sahbani a fait un signe à Ayadi.

Les coups ont commencé.

Ils ont utilisé des matraques — des gourdins de bois conçus pour briser les os sans rompre la peau. Ils l’ont frappé sur le dos, sur les jambes, sur les côtes. Ils l’ont frappé jusqu’à ce qu’il s’effondre, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se lever, jusqu’à ce qu’il s’enroule sur le sol, la tête protégée par ses bras.

Puis la vraie torture a commencé.

Du sel dans sa nourriture. Du sel dans son eau. Chaque gorgée un châtiment, chaque repas une épreuve d’endurance. Le sel le rendait assoiffé. L’eau le rendait malade. Le cycle continuait, jour après jour.

Puis les pesticides.

Ils les ont pulvérisés sur sa tête, sur son corps — des produits chimiques destinés aux insectes, aux récoltes, à tout sauf aux humains. Sa peau brûlait. Ses yeux larmoyaient. Il s’étouffait avec les vapeurs.

— Avoue. Avoue et ça s’arrête.

— Avouer quoi ?

— Que tu as reçu de l’argent de Ben Youssef. Que tu as coordonné avec Le Caire. Que tu as comploté contre l’État.

— Je n’ai reçu aucun argent. Je n’ai rien coordonné.

La bastonnade a repris.

Massoudi a perdu la notion du temps — des jours, des semaines, des mois. Les prisonniers étaient déplacés entre les centres de torture — Sabbat Dhalam à Tunis, Beni Khalled au Cap Bon sous Amor Chachia, Zaouiet Sidi Issa, Houareb à Kairouan, Bir Taraz à Radès. Un réseau de douleur, un système de silence.

Dans la cellule voisine, un étudiant de Zaytouna — pleurant, brisé, avouant n’importe quoi, tout, rien du tout. Ils l’avaient brisé en trois jours. Le jeune homme qui avait mémorisé le Coran, qui avait étudié le droit islamique pendant sept ans, qui avait cru que le savoir était sacré.

Maintenant il était assis dans le coin, le front pressé contre le sol mouillé, les lèvres bougeant sans son.

Dans une autre cellule, un combattant yousséfiste de Tataouine — l’un des survivants de Djebel Agri, capturé après la bataille où les forces franco-tunisiennes avaient tué cinquante-trois de ses camarades. Il avait survécu à la montagne pour mourir ici, lentement, morceau par morceau, sel et pesticides et l’obscurité d’une pièce sans fenêtres.

Massoudi était étendu sur le sol, le corps brisé, l’esprit embrumé par la douleur et l’épuisement. La lettre — on ne joue pas avec la mort.

On ne joue pas avec la mort.

Il a dormi. Il s’est réveillé. L’eau stagnante clapotait contre le mur. L’obscurité ne changeait pas.


Scène 6.2


Hôtel Royal, Kaiserstrasse, Francfort, 12 août 1961

L’Hôtel Royal de Kaiserstrasse s’élevait sur six étages au-dessus de la rue. Un hôtel allemand — lignes épurées, service efficace, des enseignes dans une langue que Salah Ben Youssef ne parlait pas. Il était arrivé deux jours plus tôt, pour y soigner une maladie qui ne guérissait pas. Les hôpitaux de Tunisie lui étaient fermés. Les médecins du Caire avaient recommandé l’Allemagne.

Il se tenait à la fenêtre de la chambre 317. En contrebas, la Kaiserstrasse s’étendait — boutiques allemandes, piétons allemands, circulation allemande. Un vendredi ordinaire de fin d’été. Le genre de jour où il ne se passe rien.

Ben Youssef s’est détourné de la fenêtre. La chambre était petite mais propre. Un lit. Un bureau. Une chaise. Les journaux arabes qu’il avait apportés du Caire étaient posés sur le bureau — Al-Ahram, Al-Ahram al-Misri. Les titres parlaient de la Tunisie, toujours la Tunisie. Les waqf nationalisés, Zaytouna dissoute, le jeûne du ramadan remis en question à la télévision. Le démantèlement se poursuivait sans lui.

Il a touché les journaux. L’encre était sèche. Les mots étaient posés. Que restait-il à dire ?

Un coup à la porte.

Ben Youssef a regardé sa montre — 16 h 30. Béchir Zarg El Ayoun était attendu. Le médiateur qui avait transporté des messages entre Tunis et Le Caire, qui avait promis un sauf-conduit si Salah acceptait de rentrer. Qui avait apporté l’offre : se rencontrer à Francfort, terrain neutre, discuter réconciliation.

Salah a ouvert la porte.

Béchir se tenait dans le couloir, le visage pâle. Il ne tenait aucun papier. Il n’a pas tendu la main.

— Si Salah. La voix de Béchir était basse.

— Entre. Salah a fait un pas en arrière.

Béchir n’a pas bougé. — Si Salah, il y a quelqu’un d’autre.

— Qui ?

— De Tunis. Les yeux de Béchir ont glissé vers le couloir derrière lui.

Salah a regardé.

Un homme se tenait à six mètres dans le couloir. Costume sombre. Cheveux clairs. Visage européen, pas arabe. Il ne portait rien — ni mallette, ni papiers, ni trousse médicale. Juste ses mains le long du corps.

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas. La voix de Béchir s’est brisée. Il a demandé à la réception. Dans quelle chambre logeait Salah Ben Youssef.

L’homme dans le couloir s’est mis en marche.

Salah l’a vu avancer. Chaque pas mesuré. Chaque pas ordinaire sur la moquette allemande. Le couloir d’hôtel absorbait le son — les pas étouffés, l’air immobile.

— Béchir. Salah ne s’est pas retourné. Ferme la porte.

— Si Salah —

— Ferme la porte.

Béchir est entré dans la chambre. Salah a poussé la porte. Le verrou a cliqueté.

Les pas continuaient dans le couloir. De plus en plus près.

Salah s’est approché du bureau. Il a pris son passeport — citoyen tunisien, né à Maghoura, le lieu appelé Oppression, décédé — non, pas encore. Le passeport était ouvert à la page photo. Son visage le regardait depuis le papier, plus jeune que le visage dans la glace.

Les pas se sont arrêtés devant la porte.

Silence.

Puis le coup.

Trois tapes. Pas plus, pas moins.

Salah a regardé Béchir. Le visage du médiateur était couleur de cendre. Ses mains tremblaient le long de son corps.

— N’ouvre pas, a chuchoté Béchir.

Le coup a retenti de nouveau.

Salah a posé le passeport. Il s’est avancé vers la porte. Sa main a trouvé la poignée. Le métal était frais contre sa paume.

Il pouvait crier — Polizei, Hilfe, n’importe quoi. Son allemand se limitait à bitte et danke, mais le cri est universel. Il pouvait verrouiller la porte de nouveau, pousser le bureau contre, appeler Le Caire depuis le téléphone, atteindre la voix de Soufia une dernière fois.

Les pas dans le couloir s’étaient arrêtés. L’homme se tenait de l’autre côté de la porte. Salah pouvait le sentir là — la présence, l’attente.

Il a tourné la poignée.

La porte s’est ouverte.

L’homme se tenait dans le couloir. Visage européen, yeux bleus, cheveux couleur blé d’hiver. Sa main droite était levée à la hauteur de la poitrine. Quelque chose de noir dans la paume.

Salah l’a regardé. Pas de surprise. Pas de peur. La reconnaissance.

C’était le prix.

Le coup de feu a claqué.

Le son était plus petit que ce que Salah attendait — un craquement sec, comme une branche qui casse en hiver. Il n’a rien ressenti d’abord. Puis la chaleur s’est propagée dans sa poitrine, puis le froid. Ses genoux ont cédé. Le tapis s’est précipité vers lui.

Il est tombé.

Le plafond est apparu — plâtre blanc, un luminaire, un détecteur de fumée. Un plafond d’hôtel ordinaire. Le genre de plafond sous lequel il s’était réveillé deux matins plus tôt, sans savoir.

La porte s’est ouverte plus largement. Des bottes sur la moquette. L’homme se tenait au-dessus de lui. Un autre coup — celui-ci dans la poitrine, déjà brisée, déjà fini.

Les pas ont battu en retraite. Le long du couloir. L’ascenseur a tinté. Les portes se sont ouvertes et refermées.

Silence.

Salah était étendu sur le tapis. Le sang s’étendait sous lui — chaud, puis refroidissant, imprégnant les fibres allemandes. Son visage pressé contre le sol. La texture était rugueuse contre sa joue. L’odeur était industrielle — produits nettoyants, poussière, le fantôme de mille voyageurs.

Il ne pouvait pas lever la tête. Ne pouvait pas atteindre le passeport sur le bureau. Ne pouvait pas appeler Béchir, qui s’était plaqué contre le mur, qui n’avait pas bougé.

Le sang a continué de s’étendre. Une flaque sombre s’élargissant, gagnant la porte, gagnant le bureau, gagnant le passeport qui disait qui il était.

Maghoura. Le nom a surgi, puis a coulé. Le lieu appelé Oppression. Chez lui.

Le plafond s’est éloigné. La lumière à travers le détecteur de fumée. Le luminaire qui faiblissait.

En bas, dans le couloir : des roues sur la moquette. Un chariot de room service. Les bruits ordinaires d’un hôtel ordinaire.

La porte — la porte ouverte — le couloir au-delà — l’ascenseur — tout se rétrécissant, faiblissant, disparu.

Quelque part dans la chambre, un téléphone a commencé à sonner.


Scène 6.2B


Hôtel Royal, Kaiserstrasse, Francfort, 12 août 1961

Béchir Zarg El Ayoun ne pouvait pas bouger. Les coups de feu résonnaient encore dans ses oreilles — deux craquements secs, puis le silence. Salah était étendu sur le tapis, le sang s’étalant, le visage tourné vers la porte. Les yeux étaient ouverts, fixant le vide.

Le téléphone continuait de sonner.

Les mains de Béchir tremblaient. C’était lui qui avait amené Salah ici. C’était lui qui avait transporté les messages de Tunis. C’était lui qui avait promis un sauf-conduit. Il avait cru — ou avait voulu croire — que la réconciliation était possible. Que deux visions de la Tunisie pourraient trouver un terrain d’entente.

Le sang a atteint la chaussure de Béchir. Il a reculé.

Le téléphone a sonné une troisième fois.

Béchir a traversé la chambre. Il a décroché le récepteur. Sa main tremblait tellement qu’il a failli le laisser tomber.

— Allô ? La voix était fêlée, brisée.

— Réception. Tout va bien, Monsieur Zarg El Ayoun ? Nous avons entendu —

Béchir ne pouvait pas parler. Les mots se coinçaient dans sa gorge comme des pierres.

— Monsieur Zarg El Ayoun ?

— Envoyez — Béchir a dégluti. Envoyez la police. Envoyez une ambulance. Chambre 317.

— Que s’est-il passé ?

— Tout. Béchir a laissé tomber le récepteur.

Il s’est retourné vers le corps. Salah ne bougeait plus. Le sang avait arrêté de s’étaler. La flaque était sombre, imprégnant le tapis, imprégnant le sol en dessous. Le passeport était posé sur le bureau, la photographie tournée vers le plafond, vers le corps, vers la porte par laquelle l’assassin était passé.

La porte que Béchir lui-même avait ouverte, au coup de l’assassin.

Béchir a reculé du corps. Ses jambes étaient creuses. La chambre a basculé. Il a cherché le mur, l’a manqué, a trouvé le chambranle.

Dans le couloir, des pas pressés. Le personnel de l’hôtel. Des voix allemandes. Polizei, a crié quelqu’un. Ambulance.

Béchir s’est laissé glisser le long du chambranle. Il s’est assis sur le sol, le dos contre le mur, les jambes étendues. La porte de la chambre 317 était ouverte. De cet angle, il pouvait voir à l’intérieur — voir le corps, voir le sang, voir le passeport sur le bureau.

Il porterait cela jusqu’à sa tombe. La connaissance de ce qu’il avait fait. La connaissance de qui il avait servi.

La police allemande est arrivée la première — deux agents, uniformes, armes de service au holster. Ils ont vu le corps, ont vu le sang, ont vu Béchir sur le sol. Ils ont vu la porte ouverte, la sortie de l’assassin, le passeport sur le bureau.

— Was ist passiert ? a demandé l’un des agents.

Béchir ne pouvait pas répondre. Il ne parlait pas allemand. Il ne parlait plus arabe. Il ne parlait plus du tout.

L’ambulance est arrivée cinq minutes plus tard — des ambulanciers, un brancard, du matériel. Ils ont cherché le pouls, n’en ont pas trouvé. Ils ont couvert le corps d’un drap. Le tissu s’est posé sur le visage de Salah, sur le sang, sur le tapis qui avait absorbé les dernières minutes d’une vie.

Béchir les a regardés charger le corps sur le brancard. Il les a regardés l’emporter par la porte. Le drap était blanc, sans tache, cachant tout. Cachant Maghoura, cachant Le Caire, cachant la vision de la Tunisie qui était morte dans un couloir de Francfort.

L’un des ambulanciers s’est arrêté dans l’encadrement. Il a regardé Béchir, toujours assis contre le mur. Il a dit quelque chose en allemand.

Béchir a secoué la tête.

L’ambulancier a hoché la tête. Il a suivi les autres.

La chambre était vide maintenant. Le sang restait sur le tapis — flaque sombre, qui séchait, qui s’imprégnait. Le passeport restait sur le bureau. Les journaux arabes restaient éparpillés sur la surface. Le récepteur du téléphone pendait de son fil, oscillant légèrement.

Béchir s’est relevé le long du mur. Ses jambes l’ont porté. Il est entré dans la chambre.

Le passeport était ouvert. Salah Ben Youssef, né le 11 octobre 1907 à Maghoura, Djerba. Citoyen tunisien. Exilé. Martyr.

Béchir a refermé le passeport. Il l’a pris. Le cuir était chaud de sa main. Il devrait prévenir Soufia au Caire. Il devrait lui dire que Salah ne rentrerait pas. Que le couloir de l’hôtel de Francfort était la fin de la route. Que la réconciliation n’avait jamais été réelle.

La police allemande attendait dans le couloir. Ils voudraient une déclaration. Ils voudraient savoir qui avait tiré les coups de feu, par où l’assassin était parti, qui avait réservé la chambre, qui avait passé l’appel à la réception.

Béchir n’avait de réponse à aucune de ces questions.

Il s’est avancé vers la porte. Les policiers ont levé les yeux. L’un tenait un carnet. L’autre un appareil photo. Ils étaient efficaces, méthodiques, allemands. Ils documenteraient tout. Ils photographieraient les taches de sang. Ils relèveraient les empreintes sur le chambranle. Ils interrogeraient les témoins.

Béchir a franchi le seuil. La porte de la chambre 317 est restée ouverte derrière lui. Par l’interstice, il pouvait voir le bureau, les journaux, le tapis taché de sang. La chambre devenait déjà une scène de crime — preuves, documentation, procédure.

Béchir a suivi les policiers dans le couloir. L’ascenseur a tinté. Les portes se sont ouvertes. Il est entré, le passeport à la main, le cuir chaud contre sa paume.

Les portes se sont refermées. L’ascenseur a descendu.

Quelque part dans l’hôtel, un téléphone a commencé à sonner.


Scène 6.2A


Appartement de Sharia Adly, Le Caire, 12 août 1961

Le téléphone a sonné à 20 h 15, heure du Caire.

Soufia Ben Youssef se tenait au plan de travail de la cuisine de l’appartement de Sharia Adly, près du Musée égyptien. À travers les fenêtres, le Nil portait ses eaux sombres reflétant les lumières du Caire — le pont de Qasr el-Nil, les palmiers le long de la corniche, la lueur stable des hôtels et des ambassades. Le climatiseur bourdonnait dans la fenêtre, luttant contre la chaleur d’août.

Chedly était assis à la table de la salle à manger, quinze ans, penché sur un manuel d’histoire. Lotfi, treize ans, était étendu sur le canapé, lisant une bande dessinée. Aucun des deux n’a levé les yeux quand le téléphone a sonné.

Soufia a essuyé ses mains sur son tablier. Elle a marché jusqu’au téléphone dans le couloir. Le récepteur pendait au mur, le fil enroulé comme un serpent.

— Allô ?

La ligne crépitait. Interurbain. Grésillement.

— Soufia ? Une voix d’homme — familière, indistincte.

— Oui, c’est Soufia.

— Soufia, c’est Béchir. Zarg El Ayoun.

Le nom n’a rien signifié un instant. Puis elle l’a situé — le médiateur. L’homme qui avait organisé la rencontre à Francfort. L’homme qui avait promis un sauf-conduit.

— Béchir. Sa main s’est serrée sur le récepteur. Salah est là ? Est-ce qu’il —

Le silence s’est prolongé sur la ligne. Le grésillement a sifflé.

— Soufia. La voix de Béchir s’est brisée. Il y a eu… il y a eu un incident. À l’hôtel. À Francfort.

Elle n’a pas parlé. L’horloge de la cuisine tic-taquait. Le climatiseur bourdonnait.

— Quelqu’un est venu à la chambre. Deux coups. Salah… La voix de Béchir a craqué. Salah est mort.

Les mots ne signifiaient rien. Mort. Francfort. Deux coups. Juste des sons, juste des syllabes, juste de l’air dans un fil téléphonique.

— Soufia ? Tu es là ?

Elle tenait toujours le récepteur. Sa main le serrait toujours. Le plastique était chaud contre sa paume.

— Soufia, je suis désolé. J’ai essayé de — je ne savais pas —

— Quand ? Le mot n’était pas le sien. Quelqu’un d’autre l’avait prononcé.

— Cet après-midi. 16 h 35, heure de Francfort. La police est venue. L’ambulance. Il n’y avait rien — La voix de Béchir a craqué de nouveau. J’ai son passeport. Je l’apporterai au Caire. Je ne sais pas quand. Il y a une enquête. La police allemande —

Soufia n’a pas entendu la suite. Le récepteur a glissé de sa main. Il a pendu du fil, oscillant légèrement, la voix de Béchir parlant encore depuis l’extrémité pendante.

Elle est retournée à la cuisine.

Chedly a levé les yeux de son manuel. — Umm ? C’était qui ?

Lotfi s’est retourné sur le canapé, la bande dessinée oubliée. — Baba rentre ?

Soufia se tenait dans l’encadrement de la cuisine. Le climatiseur bourdonnait. L’horloge tic-taquait. Au-delà des fenêtres, le Nil coulait, eaux sombres reflétant les lumières du Caire.

— Umm ? Chedly s’est levé. Qu’est-ce qu’il y a ?

La gorge de Soufia était sèche. Elle ne pouvait pas former les mots. Ils étaient trop grands, trop lourds, trop impossibles à prononcer.

— Votre père. La voix n’était pas la sienne. C’était la voix de quelqu’un d’autre, mince et sèche et lointaine. Votre père a été tué.

La pièce s’est tue.

Chedly est resté près de la table, son manuel d’histoire ouvert à une page sur la Révolution française. Lotfi s’est redressé sur le canapé, la bande dessinée glissant sur le sol. Soufia remplissait l’encadrement, les mains vides, le visage sec.

— Comment ? a demandé Chedly. Comment il a été tué ?

— Francfort. Le mot est tombé dans la pièce comme une pierre. Quelqu’un est venu dans sa chambre d’hôtel. Deux coups de feu.

Chedly n’a pas bougé. Lotfi n’a pas bougé. Le climatiseur bourdonnait. L’horloge tic-taquait.

— Qui ? a demandé Lotfi.

— On ne sait pas.

— Quand ?

— Cet après-midi. 16 h 35.

Chedly a baissé les yeux vers son manuel. La page montrait une image de la prise de la Bastille. Une foule avec des fourches et des fusils. Une prison qui s’effondrait.

— Tu es sûr ? a demandé Lotfi.

Soufia ne pouvait pas répondre. Elle s’est avancée vers la fenêtre. La rue en dessous était vide. Une voiture est passée, ses phares balayant les bâtiments d’en face. La nuit était chaude et immobile.

Derrière elle, Chedly a fermé le manuel d’histoire. La couverture était bleue, le titre estampé en or : A History of the Modern World. Il l’a posé sur la table, alignant les bords avec le bord de la table, parfaitement centré.

Lotfi s’est levé du canapé. Il a traversé jusqu’à la table et s’est tenu aux côtés de son frère, regardant le manuel fermé, l’alignement parfait, la pièce qui était la même pièce qu’il y avait cinq minutes — avant que le téléphone sonne.

— Umm ? a demandé Lotfi. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Soufia ne s’est pas détournée de la fenêtre. Un taxi a klaxonné sur la corniche en bas. Quelque part dans l’immeuble, une porte s’est fermée.

— On continue.

Chedly a pris le manuel d’histoire. Il l’a ouvert à la page sur la Révolution française. Il a relu le premier paragraphe. La Bastille était tombée. L’ancien ordre s’était effondré. Un monde nouveau avait commencé.

Le récepteur du téléphone pendait du mur dans le couloir, la voix de Béchir parlant encore depuis l’extrémité pendante, une voix qui avait voyagé de Francfort au Caire, portant des mots qui changeaient tout et rien.

Derrière elle, Chedly et Lotfi se tenaient près de la table, sans bouger, sans parler.

Le climatiseur bourdonnait.

L’horloge tic-taquait.

Le Nil coulait.


Le lendemain matin, Soufia s’est réveillée avant l’aube. Elle s’est tenue à la fenêtre, regardant le Nil virer au gris tandis que le ciel s’éclaircissait. Le pont de Qasr el-Nil était encore orange des réverbères. Les palmiers le long de la corniche se tenaient immobiles dans l’air de l’aube.

Chedly et Lotfi dormaient encore. Chedly dans son lit, le manuel d’histoire sur sa table de nuit. Lotfi dans son lit, la bande dessinée sur le sol.

Soufia est allée à la cuisine. Elle a rempli la bouilloire d’eau. Elle l’a posée sur le fourneau. Elle a craqué une allumette. Le brûleur à gaz a flambé bleu.

L’eau a commencé à chauffer.

Elle a ouvert le réfrigérateur. Elle en a sorti des œufs, du pain, des tomates. Elle les a posés sur le plan de travail. Elle a pris un couteau dans le tiroir. Elle a tranché les tomates. Le jus a coulé sur la planche à découper.

L’eau a commencé à bouillir.

Elle a éteint le brûleur. Elle a préparé le thé. Elle a posé la théière sur un plateau. Elle a posé des tasses sur le plateau. Elle a posé le sucre sur le plateau.

Elle a porté le plateau jusqu’à la table.

L’appartement était silencieux. Le climatiseur était éteint. Les fenêtres étaient ouvertes. Le matin du Caire passait à travers les moustiquaires — odeur du Nil, odeur d’essence, odeur de pain de la boulangerie en bas.

La porte de Chedly s’est ouverte. Il est entré dans la salle à manger, quinze ans, les cheveux décoiffés de sommeil, les yeux encore pleins de rêves.

— Umm ? Sa voix était épaisse de sommeil.

— Bonjour. Soufia a versé le thé dans sa tasse.

Chedly s’est assis à la table. Il a regardé le plateau — thé, œufs, tomates, pain. Le même petit-déjeuner qu’il prenait chaque matin. La même table. La même chaise. La même fenêtre donnant sur le Nil.

— C’est vrai ?

Soufia n’a pas fait semblant de ne pas comprendre. — Oui.

Chedly a hoché la tête. Il a pris sa tasse. Il a bu une gorgée de thé. Il a reposé la tasse sur la soucoupe.

La porte de Lotfi s’est ouverte. Il est entré dans la salle à manger, treize ans, se frottant les yeux.

— Baba a appelé ?

La question était innocente. L’espoir était nu.

Soufia l’a regardé. — Non.

L’espoir sur le visage de Lotfi s’est éteint. Il s’est assis à la table. Il a regardé le plateau — thé, œufs, tomates, pain. Le même petit-déjeuner. La même table. La même chaise.

— Il ne revient pas, a dit Lotfi.

— Non.

Les trois étaient assis à la table. Le thé fumait dans les tasses. Les œufs refroidissaient dans les assiettes. Les tomates libéraient leur jus sur la planche à découper. Le pain reposait dans le panier, croustillant et blanc.

Au-dehors de la fenêtre, la rue s’est remplie de lumière. Un vendeur poussait son chariot le long du trottoir, les roues cliquetant sur les pierres.

— Qu’est-ce qui se passe maintenant ? a demandé Chedly.

Soufia a regardé ses fils — quinze et treize ans, assez âgés pour comprendre, assez jeunes pour espérer, assez âgés pour savoir que l’espoir était dangereux.

— On reste au Caire. Vous allez à l’école. Je travaille.

— Qui a appelé ? a demandé Lotfi. Hier soir ?

— Béchir Zarg El Ayoun. Le médiateur.

— Il vient ici ?

— Il a le passeport. Il l’apportera.

Lotfi a hoché la tête. Il a pris un morceau de pain. Il en a déchiré un bout. Il l’a mis dans sa bouche. Il a mâché lentement.

Chedly a pris sa fourchette. Il a piqué un œuf. Il l’a mis dans sa bouche. Il a mâché lentement.

Soufia a pris sa tasse. Elle a bu une gorgée de thé. Elle a reposé la tasse sur la soucoupe.

Ils ont pris le petit-déjeuner. Ils ont bu le thé. Ils n’ont pas parlé.

Au-dehors de la fenêtre, le Nil coulait. Le pont de Qasr el-Nil portait la circulation — voitures, bus, camions, des gens qui allaient au travail, des gens qui allaient à l’école, des gens qui avançaient dans la journée.

Le soleil s’est levé sur Le Caire. Les palmiers projetaient de longues ombres. La boulangerie en bas a ouvert. L’odeur du pain frais a rempli l’appartement.

Chedly s’est levé. Il a débarrassé son assiette. Il l’a mise dans l’évier. Il l’a lavée. Il l’a essuyée. Il l’a rangée dans le placard.

Lotfi s’est levé. Il a débarrassé son assiette. Il l’a mise dans l’évier. Il l’a lavée. Il l’a essuyée. Il l’a rangée dans le placard.

Soufia s’est levée. Elle a débarrassé le plateau. Elle a lavé les tasses. Elle les a essuyées. Elle les a rangées dans le placard.

La cuisine était propre. La table était dégagée. Le petit-déjeuner était fini.

— Je dois aller à l’école, a dit Chedly.

— Oui.

— Je suis en retard. Il a regardé l’horloge au mur — 7 h 30. L’école commençait à 8 h 00.

— Prends tes livres.

Chedly est allé dans sa chambre. Il est revenu avec son cartable — manuel d’histoire, cahier, stylos. Il s’est avancé vers la porte.

Il s’est arrêté. Il a regardé Soufia. Il a regardé Lotfi, toujours assis à la table.

— Baba sera enterré à Tunis ? a demandé Lotfi.

— On ne sait pas encore. Les autorités allemandes —

— Je veux y aller, a dit Lotfi. S’il y a des funérailles. Je veux y aller.

— On verra.

Lotfi a hoché la tête. Il s’est levé. Il est allé dans sa chambre. Il est revenu avec son cartable. Il s’est avancé vers la porte.

Chedly était déjà dans le couloir, mettant ses chaussures. Lotfi a mis ses chaussures. Ils ont ouvert la porte.

— Au revoir, Umm, a dit Chedly.

— Au revoir, Lotfi.

La porte s’est refermée.

L’appartement était silencieux.

Soufia se tenait seule dans la salle à manger. La table était dégagée. La cuisine était propre. La vaisselle était rangée. Le petit-déjeuner était fini.

Elle s’est avancée vers la fenêtre. La corniche se remplissait de circulation — voitures, bus, camions, le mouvement ordinaire d’une ville qui se réveille. Le soleil grimpait au-dessus des toits.

En bas, dans la rue, des garçons marchaient vers l’école — Chedly, quinze ans, marchant droit, portant ses livres ; Lotfi, treize ans, marchant aux côtés de son frère, portant son cartable. Ils ne se sont pas retournés. Ils n’ont pas levé les yeux. Ils ont marché de l’avant dans la journée.

Soufia les a regardés jusqu’à ce qu’ils tournent le coin. Puis elle s’est détournée de la fenêtre. Elle a marché jusqu’au couloir. Elle a pris le récepteur du téléphone, toujours pendant du mur. Elle l’a reposé sur le support.

La ligne était morte.

Elle est allée dans la chambre. Elle a ouvert le placard. Les vêtements de Salah y étaient suspendus — vestes, chemises, pantalons. Elle a touché la manche d’une veste. La laine était rude sous ses doigts. Elle a laissé le placard ouvert.

Elle s’est avancée vers la coiffeuse. La brosse de Salah y était posée — des cheveux noirs encore emmêlés dans les poils. Elle l’a laissée là.

Elle s’est avancée vers la table de nuit. La montre de Salah y était posée — cadran doré, bracelet en cuir, arrêtée sur 4:35.

Elle a laissé la montre où elle était.

La lumière de la fenêtre de la chambre tombait sur la coiffeuse, sur la brosse avec son enchevêtrement de cheveux noirs, sur la manche de la veste légèrement poussée en avant sur le cintre dans le placard ouvert.

L’appartement était silencieux.


Scène 6.3


Palais présidentiel de Carthage, Tunis, 12 août 1961

Le télégramme est arrivé à 17 h 15, heure de Tunis.

Habib Bourguiba était assis à son bureau au Palais présidentiel de Carthage. Par la fenêtre, la Méditerranée s’étendait — bleue, plate, vide. Les navires de guerre français mouillaient au large de Bizerte, à trente kilomètres au nord. La crise avait commencé le 19 juillet — les troupes françaises fortifiant leurs positions, les forces tunisiennes ripostant, le monde observant. L’indépendance n’avait que cinq ans, et déjà l’épreuve.

Le palais était silencieux. Les conseillers étaient partis pour la soirée. Les secrétaires étaient rentrés chez eux. Bourguiba restait à son bureau, lisant les rapports de Bizerte, suivant les mouvements navals français, préparant la réponse de la Tunisie.

Un messager est entré — jeune homme, nerveux, tenant un télégramme.

— Monsieur le Président.

Bourguiba a levé les yeux. — Qu’est-ce que c’est ?

— Télégramme de Francfort. Le messager a tendu le papier.

Bourguiba l’a pris. Le papier était fin, l’encre légèrement baveuse d’humidité. Il ne l’a pas ouvert immédiatement. Francfort signifiait Salah. Salah signifiait la médiation, les pourparlers de réconciliation, la possibilité de —

Il a brisé le sceau. Il a déplié le papier.

LES JOURNAUX DE FRANCFORT RAPPORTENT : SALAH BEN YOUSSEF ASSASSINÉ HÔTEL ROYAL KAISERSTRASSE 1635 HEURE LOCALE TIREUR INCONNU DEUX BALLES DANS LA POITRINE MORT SUR PLACE.

La pièce s’est contractée.

Bourguiba a relu les mots. Puis encore. Chaque mot distinct, séparé, incompréhensible. Assassiné. Francfort. Deux balles. Mort.

Le messager se tenait toujours dans l’encadrement, attendant.

Bourguiba a levé les yeux. — Qui a envoyé ça ?

— Le service de surveillance du ministère des Affaires étrangères, Monsieur le Président. Ils ont intercepté les dépêches allemandes.

Bourguiba a hoché la tête. — Laissez le télégramme sur le bureau.

Le messager a hésité. — Faut-il que je — faut-il que j’appelle quelqu’un ? Les ministres ? Le service de presse du palais —

— Non. La voix de Bourguiba était plate. Laissez le télégramme. Allez.

Le messager a posé le papier sur le bureau. Il s’est légèrement incliné. Il est sorti.

La porte a cliqueté.

Bourguiba s’est retrouvé seul. Le télégramme était posé devant lui — encre noire sur papier blanc. Au-dehors, la Méditerranée reflétait le soleil de l’après-midi. Les navires de guerre français au large de Bizerte étaient à quai.

Il s’est levé. Il s’est approché de la fenêtre. La mer était bleue, calme. Quelque part à Francfort, Salah était étendu sur le sol d’un couloir d’hôtel. Le sang qui refroidissait. La police qui documentait.

Il s’est retourné vers le bureau. Il s’est approché du mur où une carte de Tunisie était accrochée. Son doigt a suivi le littoral — Bizerte, Tunis, Sousse, Sfax, Gabès. Puis l’intérieur — Kairouan, Gafsa. Les villes où le Néo-Destour s’était organisé. Où lui et Salah s’était organisés, ensemble.

Sa main est retombée de la carte.

Il est retourné au bureau. Il a pris le télégramme. Le papier était fin entre ses doigts — fragile, déchirable.

Il l’a porté à la cheminée dans le coin de la pièce. Il a craqué une allumette. La flamme a pris le papier. Le télégramme s’est enroulé, a noirci, a brûlé.

Le papier s’est dissous en cendres.

Au-dehors de la fenêtre, la Méditerranée s’est assombrie. Les navires de guerre français au large de Bizerte mouillaient dans la nuit. Le palais était silencieux. Bourguiba se tenait seul, regardant les cendres se déposer dans la cheminée.

Une mouette est passée — ailes blanches battant contre le ciel méditerranéen, criant une fois en volant vers les eaux ouvertes.

Bourguiba l’a regardée s’éloigner. Puis il s’est détourné de la fenêtre, laissant les cendres dans l’âtre, le télégramme brûlé.


Scène 6.3A


Henchir al-Turki, Cap Bon, septembre 1965

Hafedh al-Damerji marchait le long du périmètre de l’oliveraie. Le soleil de septembre était chaud sur sa nuque, la poussière s’élevant à chaque pas. Quarante-cinq ans, et c’était la première fois qu’il marchait seul parmi ces arbres.

Son père était mort deux semaines plus tôt.

Tayeb al-Damerji avait quatre-vingt-deux ans. La mort avait été silencieuse — un long déclin, un dernier effacement, le souffle s’arrêtant dans une chambre de Tunis tandis que la famille attendait. Hafedh était au chevet. Ses frères et sœurs y étaient. Ils avaient enterré leur père dans le caveau familial à Tunis, puis ils étaient rentrés chez eux.

Maintenant Hafedh était là. À Henchir al-Turki. L’oliveraie.

Les arbres se tenaient en rangées que son grand-père avait plantées, que son père avait entretenues, qu’il avait escaladées enfant. Certains étaient vieux — troncs noueux, branches épaisses de décennies de croissance. D’autres étaient plus jeunes — des plants que son père avait mis en terre, des arbres qu’Hafedh se souvenait avoir plantés lui-même enfant.

Il a compté les arbres. Trois cents. Peut-être plus. Il avait perdu le compte enfant, quand l’oliveraie semblait sans fin.

L’inspecteur des coopératives était venu le mois dernier. Un jeune homme du ministère de l’Agriculture, portant une tablette à pince et un ordre du gouvernement. L’État regroupait les petites exploitations en coopératives. L’État modernisait l’agriculture. L’État exigeait qu’Henchir al-Turki rejoigne le collectif.

Hafedh avait écouté. Il avait hoché la tête. Il avait pris la carte de l’inspecteur et promis de répondre.

Maintenant il marchait seul dans l’oliveraie. Son père n’était plus. La décision lui incombait.

Il a atteint le petit bâtiment en lisière des arbres — la réserve de son grand-père, le bureau de son père. Le cadenas était neuf — il l’avait remplacé après les funérailles, après avoir ramené les papiers de son père de Tunis.

Hafedh a ouvert la porte. La pièce sentait la poussière et les olives, le vieux bois et les feuilles sèches.

Le bureau de son père était contre le mur. Hafedh a allumé la lanterne — pas d’électricité ici, pas encore. La lumière a rempli la petite pièce.

Il a ouvert le tiroir du bureau. Des papiers s’en sont échappés — actes, reçus, lettres, la paperasserie accumulée d’une vie. Son père avait été organisé en affaires, moins en correspondance personnelle.

Hafedh a trié la pile. L’acte de propriété d’Henchir al-Turki, daté de 1883. L’achat de son grand-père. Des reçus fiscaux des années 1920, 1930, 1940. Une lettre du ministère de l’Agriculture, datée de 1964, exigeant l’inventaire des oliviers.

Et au fond du tiroir, une enveloppe. Jaunie par le temps, oblitération du Caire, 1960.

Hafedh l’a ouverte. La lettre était en arabe, l’écriture soignée et précise.

« À mon ami Tayeb al-Damerji,

Je t’écris du Caire. Tu auras appris — les waqf saisis, Zaytouna dissoute, le jeûne du ramadan remis en question à la télévision. Ce que nous avons construit ensemble, Tayeb. Disparu en quelques mois.

Les coopératives arrivent. L’État va réclamer tes arbres. Ils diront que c’est la modernisation. Ils diront que c’est l’efficacité. Ils diront que c’est le progrès.

Toi et moi nous étions assis dans la même classe à Sadiki. Nous avons lu les mêmes textes. Tu comprends ce que j’ai compris, même avant que nous ne soyons en désaccord sur la méthode.

Garde l’oliveraie. Garde les arbres debout. Quoi qu’ils offrent, quoi qu’ils menacent — tiens.

J’écris à d’autres. Nous nous organisons. Mais chaque homme doit tenir son propre terrain.

Ton ami,

Salah

Septembre 1960 »

Hafedh a relu la lettre. Elle avait cinq ans, et son père n’avait jamais répondu. La lettre avait été glissée au fond du tiroir, lue, sans réponse.

Son père n’avait jamais rejoint l’opposition. N’avait jamais parlé contre Bourguiba publiquement. Avait entretenu ses arbres, payé ses impôts, vécu discrètement.

Et l’inspecteur des coopératives était venu quand même.

Hafedh a replié la lettre. Il l’a posée sur le bureau.

Au-dehors, le vent passait à travers l’oliveraie. Les branches oscillaient, les feuilles froissant ensemble. Le son était comme l’océan, comme des vagues se brisant contre un rivage.

Son grand-père avait planté ces arbres. Son père les avait entretenus. Il avait grandi dans leur ombre, escaladé leurs branches, récolté leurs olives.

L’État voulait les arbres. L’État voulait l’efficacité, la modernisation, le progrès.

Hafedh s’est levé. Il est sorti du petit bâtiment, dans l’oliveraie.

Il s’est approché du plus vieil arbre — celui que son grand-père avait planté en 1883, le tronc épais comme un torse d’homme, les branches tendues vers le ciel. Hafedh a posé sa main sur l’écorce. Le bois était chaud du soleil.

Le vent passait à travers les feuilles. Le son de l’océan, de vagues se brisant, du temps qui passe.

Il n’a pas retiré sa main.


Scène 6.4


Beyrouth, Liban, 10 mars 1965

Nadim Haddad était assis dans la section presse, troisième rang, carnet ouvert sur le genou. L’Orient-Le Jour l’avait envoyé couvrir la conférence du président tunisien au Parlement libanais. L’auditorium était plein — diplomates, universitaires, étudiants de l’Université américaine de Beyrouth. La conférence était intitulée : « La philosophie de la modernisation dans le monde islamique. »

Bourguiba se tenait à la tribune. Soixante-deux ans. Un orateur exercé — il a traversé la scène avant de commencer, s’appropriant l’espace, le revendiquant.

— Mesdames et Messieurs les invités de marque. Je vous parle aujourd’hui de la nécessité de la réforme permanente. De l’impératif du changement. Du danger de la nostalgie.

Il a marqué une pause. La salle était silencieuse.

— La nostalgie, a dit Bourguiba, est un état de déclin des forces vitales. C’est le repli dans un passé qui n’a jamais existé, le refus d’engager un présent qui exige l’action, la peur d’un avenir qui exige du courage.

Nadim a écrit : Bourguiba ouvre par une attaque contre la nostalgie. Confiant. Sans concession.

— On m’a accusé, a poursuivi Bourguiba, de détruire le patrimoine islamique de la Tunisie. De démanteler ses institutions. De trahir ses traditions. Ces accusations sont fausses — non parce qu’elles sont inexactes, mais parce qu’elles méconnaissent ce qu’est le patrimoine, ce que signifie la tradition, ce que requiert l’islam.

Il s’est arrêté à la tribune. Ses mains reposaient sur le bois.

— L’islam n’est pas statique. L’islam est dynamique. L’islam est le mouvement perpétuel de la civilisation vers la justice, vers la connaissance, vers l’amélioration de la condition humaine.

Il s’est penché en avant.

— Très rares sont, parmi nos historiens anciens, ceux qui ont envisagé les événements dans leur rapport nécessaire avec le temps et l’espace, les considérant non comme de simples réceptacles ou cadres enfermant les faits de l’Histoire, mais plutôt comme des éléments constitutifs, en quelque sorte, de la réalité historique. Il semble qu’une telle vision des choses n’ait été le fait que d’Ibn Khaldoun seul.

Le nom a ondulé à travers la salle. Nadim l’a souligné deux fois dans son carnet. Ibn Khaldoun. Le Tunisien.

— Ibn Khaldoun nous a appris que les civilisations naissent, grandissent, atteignent la maturité, déclinent et meurent. C’est le cycle. C’est la loi. Ce qui s’élève doit tomber. Ce qui vieillit doit mourir. Ce qui refuse de changer doit périr.

La voix de Bourguiba s’est durcie.

— Mais Ibn Khaldoun nous a appris aussi que le renouveau est possible. Que le déclin n’est pas inéluctable. Que les civilisations peuvent se réinventer — si elles ont le courage de rompre avec le passé, de questionner la tradition, de réformer les institutions qui ont servi mais qui aujourd’hui entravent.

Il a traversé la scène de nouveau.

Le stylo de Nadim s’est arrêté. Il a regardé autour de lui. Un diplomate syrien au premier rang hochait la tête lentement, rythmiquement, comme un homme en prière. Derrière lui, une femme de l’AUB — l’Université américaine de Beyrouth, Nadim pouvait voir le logo sur son sac — se penchait en avant, les yeux brillants. Dans le rang devant Nadim, un homme âgé en costume de laine était assis raide, les mains à plat sur les genoux, la mâchoire serrée.

— J’ai appris de nombreux maîtres. D’Ibn Khaldoun, la théorie des civilisations. De Toynbee, la nature cyclique de l’histoire — l’essor et la chute de vingt et une civilisations, chacune apprenant de la précédente, chacune échouant à sa manière. D’Héraclite, le principe que tout coule — panta rhei — que la permanence est illusion, que seul le changement est réel.

Nadim a écrit : Cite cinq autorités. Ibn Khaldoun, Toynbee, Héraclite, Valéry, Morin. Le cadre intellectuel du démantèlement. Il a souligné démantèlement deux fois.

— De Paul Valéry, j’ai appris que nous autres civilisations maintenant savons que nous sommes mortelles. Que la civilisation n’est pas éternelle. Que ce que nous construisons peut être détruit. Que ce que nous chérissons peut être perdu.

L’homme âgé devant Nadim a bougé sur son siège. Ses mains sont passées des genoux aux accoudoirs. Les phalanges ont blanchi.

— Et d’Edgar Morin, j’ai appris la complexité de notre moment — « l’âge du fer planétaire » dans lequel nous vivons, l’ère de la mondialisation, de l’interconnexion, de systèmes qui transcendent les frontières, transcendent les traditions, transcendent les anciennes manières d’être.

Bourguiba est retourné à la tribune.

— La Tunisie se tient à un carrefour. Derrière nous : le passé. Devant nous : l’avenir. Le passé est connu — traditionnel, confortable, familier. L’avenir est inconnu — moderne, exigeant, nécessaire.

— Certains disent que j’ai détruit le passé. Ils ont tort. J’ai libéré la Tunisie du passé.

— Le système des waqf — une architecture économique médiévale qui enfermait la richesse dans des trusts improductifs, qui empêchait le développement, qui servait les intérêts de quelques-uns plutôt que les besoins du plus grand nombre. Nous l’avons nationalisé. Nous avons redirigé cette richesse vers l’éducation, la santé, le développement.

L’homme âgé devant Nadim a expiré bruyamment par le nez.

— L’université Zaytouna — une institution médiévale qui enseignait la théologie mais pas la science, qui mémorisait les textes mais ne les questionnait pas, qui produisait des érudits capables de réciter le passé mais incapables d’engager le présent. Nous l’avons dissoute. Nous avons créé l’Université de Tunisie — moderne, laïque, capable de former des médecins, des ingénieurs, des scientifiques.

La femme de l’AUB écrivait vite maintenant, le stylo se levant à peine de la page. Le diplomate syrien avait arrêté de hocher la tête.

— Le jeûne du ramadan — une obligation personnelle devenue obstacle public, une tradition qui empêchait la productivité, qui rendait impossible pour la Tunisie de concurrencer dans le monde moderne. Je l’ai remis en question. J’ai proposé une réforme. J’ai dit : l’État ne peut pas se permettre de perdre des heures de travail chaque jour à cause du jeûne. Les médecins étaient d’accord. Les économistes étaient d’accord. Seuls les traditionalistes ont objecté.

La main de Nadim s’est crispée. Il a passé le stylo dans sa main gauche, a détendu la droite. Le carnet était presque plein — trois pages d’écriture serrée, l’encre encore humide là où sa paume pressait.

Bourguiba a balayé la salle du regard. Ses yeux sont passés sur la section presse. Nadim a baissé les yeux vers son carnet.

— Ils m’appellent un destructeur. Ils m’appellent un occidentalisateur. Ils m’appellent un traître à l’islam.

Il a marqué une pause.

— Je ne suis aucune de ces choses. Je suis un modernisateur. Je suis un réformateur. Je suis un Tunisien qui aime assez son pays pour le changer.

Le public a applaudi — les diplomates d’abord, puis les universitaires, puis les étudiants. Les applaudissements ont grandi, ont rempli la salle.

— Nous devons cesser de vivre dans l’imagination, a dit Bourguiba, sa voix traversant les applaudissements. Nous devons adopter une stratégie prudente et raisonnée. Nous devons bâtir une Tunisie qui soit moderne sans perdre son âme, laïque sans perdre sa morale, indépendante sans perdre sa connexion au monde.

Il a levé la main.

— C’est la tâche. C’est le défi. C’est l’avenir que je bâtis pour la Tunisie.

Les applaudissements ont grossi. Bourguiba se tenait à la tribune, souriant.

Nadim a regardé le président lever les deux mains. Les applaudissements ont grossi. Des mains de diplomates. Des mains d’universitaires. Des mains d’étudiants. Une salle remplie du son de l’approbation.

Bourguiba a baissé les mains. Il a pris ses notes sur la tribune. Il a plié le papier une fois, deux fois. Il l’a glissé dans la poche intérieure de sa veste. Il a boutonné la veste. Il a lissé les revers. Il s’est détourné de la tribune.

Les applaudissements l’ont suivi dans les escaliers depuis la scène, à travers le parterre, jusqu’aux doubles portes au fond de la salle.

Il a poussé les portes.

Les applaudissements ont été coupés. La salle s’est tue. Nadim a fermé son carnet. Il a pris son manteau sur le dossier de la chaise.

À travers les portes vitrées au bout du couloir, il pouvait voir la voiture de Bourguiba qui attendait sur le trottoir. Le chauffeur tenait la portière arrière ouverte. Bourguiba a glissé à l’intérieur. La porte a cliqueté.

La voiture s’est insérée dans la circulation. À travers la vitre arrière, le bâtiment du parlement était visible un instant — les colonnes, le drapeau — puis un camion est passé et l’a masqué, et quand le camion est passé, il n’y avait plus que la rue, et d’autres voitures, et l’après-midi ordinaire de Beyrouth qui allait ses affaires.

La voiture a tourné un coin. Le parlement a disparu.

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