Chapitre 2

Les Connexions

1977-1987 Tunis ~23 min de lecture

PDV : Third-person limited (Omar ben Hadded)

Les Connexions, 1977-1987

Tunis, 1977.

L’amphithéâtre de l’IHEC était bondé. Omar avait dix-neuf ans. Il était en deuxième année. Il étudiait le commerce. Il étudiait l’économie.

L’invité était Mansour Moalla. Le Ministre du Plan.

Omar avait entendu parler de Moalla. Tout le monde l’avait entendu. Le brillant technocrate. Le réformateur. L’homme qui allait moderniser la Tunisie.

Moalla se tenait au pupitre. Il avait quarante-quatre ans. Il avait un doctorat en droit de Paris. Il avait étudié à l’École Nationale d’Administration. Il avait réorganisé la fonction publique tunisienne.

— Nous lançons un nouveau programme. Un programme de développement rural. Quarante millions de dinars pour du petit matériel agricole. Des outils à main. Des charrues. Des pompes d’irrigation. Pour les petits agriculteurs. Pour les agriculteurs de subsistance. Pour ceux qui nourrissent la Tunisie.

Les étudiants ont applaudi. Ça semblait visionnaire. Ça semblait être du progrès.

Omar a levé la main.

Moalla lui a donné la parole.

— Et la formation ? Les agriculteurs auront besoin de savoir utiliser le nouveau matériel. Les outils à main, c’est une chose. Les pompes d’irrigation, c’est autre chose. Qui va les former ?

Le sourire de Moalla n’a pas faibli. — La formation viendra plus tard. D’abord, on distribue le matériel.

— Et les services de vulgarisation ? Les services publics de vulgarisation n’atteignent pas les zones reculées. Les agriculteurs de subsistance sont à l’intérieur. Dans les montagnes. Dans les endroits où les routes sont mauvaises. Comment le matériel va les atteindre ?

L’amphithéâtre s’est tu. Les autres étudiants regardaient Omar. Ils regardaient Moalla.

— Le programme sera exécuté par les agents locaux des ministères centraux. Le cadre organisationnel est déjà en place.

— Mais le rapport de la Banque mondiale. Le rapport de 1976. Il disait que le cadre organisationnel est trop faible. Il disait qu’aucune disposition n’a été prise pour former les agriculteurs. Il disait que les services de vulgarisation n’atteignent pas les zones reculées.

Maintenant les étudiants regardaient vraiment Omar. Où avait-il lu le rapport de la Banque mondiale ? Comment savait-il tout ça ?

Le sourire de Moalla s’est effacé.

— La Banque mondiale donne des conseils. Mais la Tunisie prend ses propres décisions. La Tunisie sait ce dont la Tunisie a besoin.

— Mais si les pièges ont été identifiés, pourquoi mettre en œuvre le programme quand même ? Pourquoi ne pas d’abord corriger le cadre ? Pourquoi ne pas d’abord former les agents de vulgarisation ? Pourquoi ne pas—

— Merci pour vos questions. Question suivante.

Omar s’est assis. L’étudiant à côté de lui lui a donné un coup de coude.

— T’aurais pas dû faire ça.

— Faire quoi ?

— Le contredire. C’est le Ministre du Plan. C’est un brillant technocrate. T’es qui, toi, pour le questionner ?

— Je pose juste les questions évidentes.

Après la conférence, le professeur d’économie d’Omar l’a retenu.

— Vous avez posé de bonnes questions.

— Merci.

— Vous avez posé les mêmes questions que la Banque mondiale.

— J’ai lu le rapport.

— Oui. Mais comprenez-vous ce que vous venez de faire ?

— Quoi ?

— Vous avez embarrassé un homme puissant. Moalla a de claires ambitions politiques. Il veut être quelqu’un. Et vous — un étudiant de deuxième année — vous venez de montrer que son programme est défectueux.

— Mais il est défectueux.

— Bien sûr qu’il est défectueux. La Banque mondiale a identifié les pièges. Le cadre est trop faible. Il n’y a pas de formation. Pas de services de vulgarisation. Le programme va échouer.

— Alors pourquoi le mettre en œuvre ?

— Parce que c’est Moalla qui l’a proposé. Et Moalla est un homme de vision.

— Ça n’a pas de sens.

— Non. Ça n’en a pas.

— Donc le programme va échouer.

— Oui. Et Moalla passera au suivant. Et au suivant.

— Mais les agriculteurs. Les petits agriculteurs. Ceux qui sont censés recevoir le matériel. Qu’est-ce qui leur arrive ?

Le professeur n’a pas répondu immédiatement. — Ils se débrouillent. Sans le matériel. Sans la formation. Sans l’aide qu’on leur a promise.

Omar a regardé son cahier. Le programme de développement rural. Quarante millions de dinars. Outils à main. Pompes d’irrigation. Pas de formation. Pas de services de vulgarisation. Un cadre organisationnel faible.

— Pourquoi personne d’autre n’a posé les questions ?

Le professeur l’a regardé. — Parce qu’ils savent déjà ce qui arrive quand on embarrasse un homme puissant.

Omar ne voulait pas le croire. Il voulait croire que les bonnes idées comptaient. Il voulait croire que poser les bonnes questions mènerait aux bonnes réponses.

Mais le professeur enseignait à l’IHEC depuis vingt ans. Le professeur connaissait la Tunisie mieux qu’Omar.

— Que devrais-je faire ?

— Apprenez. Étudiez. Obtenez votre diplôme. Il a marqué une pause. Et apprenez la différence entre avoir raison et être écouté.

Moalla. Le brillant technocrate. Le réformateur. L’homme dont le programme de développement rural allait échouer parce qu’il refusait d’écouter les avertissements.

— Je vais le revoir ?

— Moalla ? Oui. Il est ambitieux. Il montera haut. Secrétaire général adjoint du Parti. Peut-être plus haut encore.

— Mais ses programmes échouent.

— Oui. Mais en Tunisie, l’échec n’a pas d’importance si vous avez les bonnes relations.

Omar est sorti de l’amphithéâtre. Il a traversé le campus. Il s’est assis sur un banc. Le soleil était chaud sur sa nuque.

Son cahier était ouvert sur ses genoux. Les pages étaient blanches. Il n’avait rien écrit.

Il avait dix-neuf ans. Il n’avait jamais payé de pot-de-vin. Il n’avait jamais fait de compromis. Il ne s’était jamais tu quand il aurait dû parler.

Omar s’est levé. Il est allé à son prochain cours. Il portait ses livres dans des mains encore propres.


Tunis, 1980.

Omar était assis dans la salle d’attente de la Société Tunisienne de Banque. Il avait vingt-deux ans. Il avait obtenu son diplôme de l’IHEC deux ans plus tôt. Il avait travaillé pour une société d’import-export. Il avait économisé. Il avait un plan d’affaires.

La porte s’est ouverte.

— Monsieur ben Hadded ?

Omar s’est levé. — Oui.

— Entrez.

Il est entré dans le bureau. Il était spacieux. Une fenêtre donnait sur l’avenue Habib-Bourguiba. Le bureau était en acajou. L’homme derrière le bureau s’est levé pour serrer la main.

— Hassan Belkhodja. Président-Directeur Général de la STB.

Omar lui a serré la main. Il savait qui était Belkhodja. Tout le monde savait. Génération de l’indépendance. Avait négocié avec la France en 1954. Premier ambassadeur tunisien à Paris. Ami de Bourguiba. Membre du Bureau politique.

— Omar ben Hadded.

— Asseyez-vous.

Omar s’est assis.

— Vous avez une demande de prêt.

— Oui. Pour une entreprise de distribution alimentaire. J’ai les fournisseurs. J’ai les clients. Il me faut du capital pour le stock.

L’homme a feuilleté les documents. Il ne les a pas lus. Il a regardé les chiffres à la première page, puis à la dernière.

— Votre garantie. L’appartement de votre père. C’est tout ?

— Oui.

— L’appartement vaut 40 000 dinars. Vous demandez 30 000. C’est… ambitieux.

— L’entreprise va générer du cash immédiatement. J’ai fait les projections.

L’homme a regardé Omar. Ses yeux étaient plats.

— Vos notes. De l’IHEC. Très bonnes.

— Merci.

— Votre référence. Votre ancien employeur. Il dit que vous êtes travailleur.

— Je fais ce que je peux.

L’homme s’est levé. Il a marché vers la fenêtre. Il a regardé l’avenue.

— Vous savez pourquoi on se rencontre aujourd’hui ?

— Pour examiner ma demande de prêt.

— Non. On se rencontre pour que je vous dise non. Et pour que vous compreniez pourquoi.

Omar a regardé le sol.

— Votre plan d’affaires est excellent. Vos projections sont solides. Votre garantie est adéquate. Sur papier, vous êtes un bon risque.

— Alors…

— Sur papier. Nous sommes en Tunisie. On ne fait pas du commerce sur papier. On fait du commerce sur les relations.

— Je ne comprends pas.

L’homme s’est tourné vers lui. — Qui est votre contact au parti ?

— Mon… contact au parti ?

— Votre contact au Parti Socialiste Destourien. Qui vous a recommandé ? Qui m’a appelé en votre faveur ?

Omar n’a rien dit.

— Personne. Je vois. Vous pensiez que c’était une méritocratie.

— Je…

— Laissez-moi vous dire quelque chose. La semaine dernière, j’ai approuvé un prêt de 100 000 dinars. Pour un homme sans garantie. Sans plan d’affaires. Sans diplôme universitaire. Vous savez pourquoi je l’ai approuvé ?

Omar a secoué la tête.

— Parce que son oncle est le gouverneur de Sousse. Parce que le gouverneur m’a appelé. Parce que le gouverneur a dit : « Approuvez le prêt. »

L’homme est retourné à son bureau. Il s’est assis.

— C’est comme ça que le commerce fonctionne en Tunisie. Les relations. Le réseau. L’adhésion au parti. Vous n’avez rien de tout ça.

— Je peux adhérer au parti.

— Vous pouvez. Mais il faut du temps pour bâtir des relations. Il faut des années pour devenir quelqu’un à qui on répond.

— J’ai le temps.

— Vous avez de l’ambition. Je vois ça. Mais vous n’avez pas de relations. Et sans relations, vous allez échouer.

— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ?

L’homme a pesé ses options. Il a regardé la demande d’Omar. Il a regardé Omar.

— Il y a une réunion. Jeudi prochain. Au siège du parti, avenue de Paris. Pour les jeunes entrepreneurs. Si vous voulez bâtir des relations, commencez par là.

— Merci.

— Ne me remerciez pas. Je ne vous accorde pas le prêt. Je vous dis comment obtenir un prêt la prochaine fois.

Omar s’est levé. Il a marché vers la porte.

— Encore une chose.

Omar s’est retourné.

— Votre frère. Celui qui étudie la médecine. Qu’est-ce qu’il pense de votre entreprise ?

Omar était confus. — Karim ? Il… il ne sait pas pour l’entreprise.

— Il le saura. Dites-lui de se concentrer sur ses études. La médecine est une bonne profession. Très respectable. Très sécurisante.

— Je le ferai.

— Les affaires, c’est pour les gens qui ont des relations. Votre frère n’en a pas non plus. Mais en médecine, peut-être que ça compte moins.

Omar est sorti de la banque. Il s’est tenu sur l’avenue Habib-Bourguiba.

Il a marché vers le kiosque à journaux au coin. Le vendeur disposait des exemplaires de La Presse de Tunisie.

Omar s’est arrêté. Il a regardé la une.

Une photographie du Ministre du Plan, Mansour Moalla, à une cérémonie d’inauguration. Le titre : « La modernisation continue : nouvelle zone industrielle inaugurée. »

Omar n’a pas acheté le journal. Il a continué à marcher.

Il a regardé ses mains.

C’étaient les mêmes mains qu’il avait en 1977 à l’IHEC. Mais elles semblaient différentes maintenant. Des mains qui voulaient construire. Des mains qui voulaient créer. Des mains qui avaient fait un plan d’affaires sur papier.

Des mains qui ne suffisaient pas.


Janvier 1984.

Omar avait un entrepôt maintenant. Il avait obtenu le prêt — pas de la STB, mais d’une plus petite banque. Son père connaissait quelqu’un. Un cousin d’un collègue. Ça avait pris six mois. Le prêt était plus petit que ce qu’il voulait. Mais c’était suffisant.

Il importait des conserves d’Italie. Des tomates. Des pêches. Des salades de fruits. Le marché tunisien était avide de produits occidentaux. Les marchandises se vendaient vite.

Il gagnait de l’argent.

Puis est arrivée la hausse des prix.

La radio l’a annoncé un mardi matin. Le Premier ministre Mohamed Mzali a annoncé la suppression des subventions sur la farine et le pain, sous la pression du Fonds monétaire international.

Omar avait entendu parler du FMI. Il savait qu’ils imposaient des conditions. Il savait qu’ils exigeaient des ajustements structurels.

Mais il ne s’attendait pas à ça.

Les prix du pain allaient doubler. Les prix de la farine allaient tripler. Les prix de la semoule allaient quadrupler.

Les mesures sont nécessaires à la réforme économique. Le gouvernement est attaché à la discipline budgétaire.

Jeudi, les émeutes ont commencé.

Omar les a entendues depuis son bureau. Les cris. Le verre brisé. Les sirènes.

Il s’est tenu à la fenêtre. Il a regardé la rue. La foule avançait. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Ils criaient. Il n’entendait pas les mots, mais il n’en avait pas besoin.

Pain, ils criaient. Pain.

Il a verrouillé la porte du bureau. Il a dit à ses employés de rentrer.

— Et l’entrepôt ?

— Fermez-le. Rentrez. Restez chez vous.

— Mais le stock…

— Fermez-le. Maintenant.

Le gérant est parti. Omar a attendu. Il regardait par la fenêtre. La foule traversait la rue. Ils brisaient les vitrines. Ils pillaient les magasins.

Ils ne criaient pas pour la politique.

Ils criaient pour le pain.

Omar a attendu jusqu’au coucher du soleil. Puis il a marché vers l’entrepôt.

Il était à trois kilomètres de son bureau. Il a pris les rues de traverse. Il a évité les grandes avenues. Les foules y étaient moins denses.

L’entrepôt était dans une zone industrielle. C’était un bâtiment en béton. Il avait une porte métallique. La porte était intacte.

Omar a soufflé.

Puis il a vu la vitre brisée.

Quelqu’un avait jeté une brique dedans. Le verre était éparpillé sur le sol en béton à l’intérieur.

Omar a marché vers la porte. Il l’a déverrouillée. Il est entré.

L’entrepôt était sombre. Il a allumé sa lampe torche.

Les étagères étaient à moitié vides.

Le stock — les conserves de tomates, les pêches, les salades de fruits — avait disparu.

Quelqu’un avait tout pris. Quelqu’un avait tout emporté.

Omar s’est tenu dans l’entrepôt sombre. Il a éclairé les étagères vides avec sa lampe.

Les foules. Les cris. La colère.

Ils avaient faim.

Ils prenaient de la nourriture.

Il ne pouvait pas leur en vouloir.

Mais il ne pouvait pas non plus se permettre la perte.

Il avait une assurance. Mais l’assurance ne couvrait pas les troubles civils. Il le savait. Il avait lu la police.

Il était ruiné.

Il s’est tenu dans le noir. Il a écouté la ville. Les cris continuaient. Les sirènes continuaient.

Les émeutes du pain.

Il a éteint sa lampe. Il est sorti de l’entrepôt. Il a verrouillé la porte.

Il est rentré.


6 janvier 1984.

Omar a écouté la radio.

Le président Bourguiba a annoncé l’annulation de la hausse des prix. La hausse sur la farine et le pain a été révoquée.

Omar a attendu.

Le Premier ministre Mzali a agi sans autorisation préalable, a rapporté Bourguiba. Le gouvernement reste attaché à la protection du peuple tunisien contre les difficultés économiques.

Omar a éteint la radio.

Mzali. Le Premier ministre qui avait supprimé les subventions. Le Premier ministre qui avait suivi les ordres du FMI. Le Premier ministre qui avait déclenché les émeutes.

Et maintenant, le Premier ministre trahi.

Bourguiba n’avait pas autorisé la hausse. Bourguiba avait annulé la hausse. Bourguiba avait sauvé le peuple.

Mzali était le bouc émissaire.

Omar a pensé à son entrepôt. Les étagères vides. La vitre brisée. L’assurance qui ne couvrait pas les troubles civils.

Il était ruiné.

Et Mzali était détruit.

Le système avait sacrifié le Premier ministre. Et il avait ruiné Omar.

Il a regardé ses mains dans l’appartement sombre.

C’étaient les mêmes mains qui avaient signé la police d’assurance. Les mêmes mains qui avaient payé les pots-de-vin pour obtenir les licences d’importation. Les mêmes mains qui avaient compté les bénéfices des conserves de tomates et des pêches.

Les mains étaient les mêmes. Mais quelque chose avait changé.

C’étaient des mains qui avaient appris à faire des compromis.

Il a éteint la lampe.


Tunis, 1985.

La famille s’est réunie pour le dîner. L’appartement était au troisième étage d’un immeuble moderne dans le quartier européen. Les fenêtres donnaient sur l’avenue Habib-Bourguiba. Les lampadaires scintillaient en bas.

Hassen ben Hadded était assis au bout de la table. Sa femme, Fatima, à l’autre bout. Omar et Karim d’un côté. Leur sœur de l’autre.

Omar avait vingt-sept ans. Il avait reconstruit l’entreprise après les émeutes. Il avait diversifié. Des matériaux de construction maintenant — ciment, acier, fer à béton. Le gouvernement dépensait dans les infrastructures. Il y avait de l’argent à faire.

Karim avait vingt ans. Il était en deuxième année de médecine à La Rabta. Il avait assisté à son premier accouchement cette semaine. Il avait aidé à faire naître un enfant.

— Comment s’est passée votre semaine ?

— Chargée, a dit Omar. Les matériaux de construction se vendent bien. Ciment. Acier. Le gouvernement finance les infrastructures. Il va y avoir un boom du bâtiment.

— Et toi, Karim ?

— Chargée. J’ai assisté à trois accouchements cette semaine. Un était difficile. Le bébé était en siège. Mais le docteur a accouché sans problème. La mère et l’enfant vont bien.

Hassen a souri. — Excellent. Vous deux. Vous bâtissez des entreprises et vous sauvez des vies. La Tunisie a besoin des deux.

Omar s’est penché en avant. — Papa, je réfléchis. Je veux me développer. Les matériaux de construction, il y a de l’argent vrai là-dedans. Je veux grandir.

— De quoi as-tu besoin ?

— De capital. J’ai les fournisseurs. J’ai les clients. Mais il me faut un entrepôt et une ligne de crédit plus importante.

Hassen a absorbé l’information. Il a regardé son fils aîné.

— Tu as les garanties ?

— Un peu. L’appartement. Mais il m’en faudra plus.

Hassen a hoché la tête. — Viens au Ministère. Je peux te présenter des gens. Je connais quelqu’un à la Banque Nationale qui pourrait aider.

— Merci.

L’expansion. L’échelle. Bâtir quelque chose qui durerait.

— Et toi, Karim ? Qu’est-ce que tu veux ?

Karim a regardé ses mains. L’accouchement cette semaine. Le bébé qui pleurait. La mère qui souriait. La sensation de donner la vie.

— Je veux être un bon médecin. Aider les femmes. Accoucher en sécurité. Réduire le taux de mortalité.

— C’est noble. La médecine est une profession noble.

— C’est plus que noble. C’est… être témoin. Être là au moment le plus important. Le moment de la vie.

— Le moment de la vie, a répété Hassen. Il a regardé son fils. Oui. C’est important.

Omar a regardé son frère. Karim avait vingt ans. Il était encore idéaliste. Il croyait encore en des choses.

— T’es trop jeune. Tu comprendras. Le monde est plus dur que tu ne le crois.

— Peut-être. Mais je veux aider les gens. Je veux faire une différence.

— On peut faire une différence en bâtissant des entreprises aussi. En créant des emplois. En modernisant l’économie.

— C’est vrai. Mais la médecine, c’est différent. C’est direct. Tu aides une personne, et tu vois le résultat immédiatement. Un bébé. Une vie. Une famille.

— Et mon travail ? Les matériaux que j’importe — ils servent à construire des hôpitaux, des écoles, des maisons. Ça aide aussi. Des centaines de personnes. Peut-être des milliers.

— Oui. Mais c’est… c’est indirect. Tu ne vois pas les gens que tu aides. Pas directement.

— Ça ne veut pas dire que c’est pas réel.

— J’ai pas dit que c’était pas réel. J’ai dit que c’était différent.

Hassen regardait ses fils.

— Les deux sont dignes. Les deux sont nécessaires. La Tunisie a besoin de bâtisseurs. La Tunisie a besoin de soigneurs. Vous suivez tous les deux de bonnes voies.

Omar a souri. — Je vais construire quelque chose, père. Quelque chose de grand. Quelque chose qui dure.

— Je te crois.

Il a regardé Karim. — Et toi ?

— Je vais aider les gens. Un patient à la fois.

— Je te crois.

Après le dîner, Omar et Karim sont allés sur le balcon. La nuit était chaude. La circulation passait en bas. Les lumières de la ville scintillaient.

— Tu te souviens de l’arbre ? L’olivier au Cap Bon ? Celui que Grand-père nous a montré ?

— Je me souviens.

— Il a dit qu’il avait été planté en 1881. Il a dit qu’il survit aux empires. Il a dit qu’il endure.

— Oui. Je me souviens.

— Tu crois qu’on va endurer ? Comme l’arbre ?

Omar a regardé la ville en contrebas. Les bâtiments. Les rues. Les voitures.

— Je sais pas. Je l’espère.

— Je crois que oui. Si on reste enracinés. Si on reste connectés.

— Connectés à quoi ?

— À chacun de nous. À la famille. À la terre. À quelque chose qui ne change pas.

Omar a ri. — Tout change, Karim. C’est le but de la modernisation. C’est le but du progrès.

— Pas tout. L’arbre ne change pas. Il est toujours là. Il est toujours enraciné.

— C’est juste un arbre.

— Non. C’est pas juste un arbre. C’est… une leçon.

Omar a regardé son frère. Karim avait vingt ans. Il croyait encore aux leçons. Il croyait encore au sens.

— Quelle leçon ?

— Que ce qui compte, c’est pas ce que tu construis. Mais comment tu le construis. Si tu construis sur le roc ou sur le sable.

Omar s’est souvenu des mots de leur grand-père ce jour-là dans le verger. Souviens-toi que ce qui perdure est ce qui est enraciné.

— Je me souviens.

— Vraiment ?

— Oui. Mais je me souviens aussi que Grand-père est mort. Que la zawiya est fermée. Que la transmission est brisée.

— Oui. Mais l’arbre est toujours là.

— Pour l’instant.

— Pour toujours.

Omar n’a pas répondu. Il a regardé la ville en contrebas. Les bâtiments. Les grues de construction. L’avenir.

Ils se sont tenus sur le balcon. La nuit était chaude. La circulation passait en bas. Ils étaient frères. Ils étaient jeunes. Ils croyaient à l’avenir.


Novembre 1987.

Omar avait tout reconstruit. Ça avait pris trois ans. Il avait travaillé plus d’heures. Il avait pris des contrats plus risqués. Il avait fait des choses qu’il avait juré de ne pas faire.

Il avait payé des pots-de-vin.

Pas des gros. Des petits. Pour obtenir la licence d’importation plus vite. Pour faire passer les marchandises à la douane. Pour faire approuver l’inspection de l’entrepôt.

— C’est comme ça que ça marche, lui avait dit son père. Tout le monde paie. T’es pas spécial. Paie et passe à autre chose.

Alors Omar payait.

Son entreprise était rentable maintenant. Plus rentable qu’avant les émeutes. Il s’était diversifié dans les matériaux de construction. Le gouvernement finançait des projets d’infrastructure. Il y avait de l’argent à faire.

Il avait vingt-neuf ans. Il était un homme à succès.

Puis Bourguiba est allé à l’hôpital.

Les rumeurs ont commencé immédiatement. Le Combattant Suprême était mourant. La crise de succession arrivait. Le gouvernement était instable.

Omar avait des contrats à honorer. Des paiements à recouvrer.

Puis est arrivé le matin du 7 novembre.

Il était dans son bureau. Sa secrétaire est entrée en courant.

— Allumez la radio.

— Quoi ?

— Allumez la radio.

Omar l’a allumée.

…l’armée a déployé des chars dans les rues… des reports de mouvements de troupes à Tunis. Des reports indiquant que le Premier ministre a été destitué.

Omar a marché vers la fenêtre.

Il les a vus.

Des chars.

Des véhicules blindés de transport de troupes.

Des soldats avec des fusils.

Ils descendaient l’avenue Habib-Bourguiba.

Omar regardait. Il ne comprenait pas. C’était un coup d’État ? L’armée prenait le pouvoir ?

Son téléphone a sonné.

— Omar, a dit son père. Reste chez toi. Ne va pas à l’entrepôt. Ne fais rien avant d’avoir de mes nouvelles.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Un changement. Un changement nécessaire.

— C’est un coup d’État ?

— Appelle ça comme tu veux. Bourguiba est fini. Ben Ali est aux commandes.

— Qui ?

— Le général Zine el-Abidine Ben Ali. Le Ministre de l’Intérieur. Le Premier ministre.

— Est-ce qu’il est…

— C’est l’avenir. Reste chez toi. Attends les instructions. Le parti nous dira quoi faire.

Omar a raccroché. Il a regardé les chars.

Les mots de Belkhodja, sept ans plus tôt.

Les relations, avait dit Belkhodja. Le réseau. L’adhésion au parti.

Omar n’avait rien de tout ça. Pas vraiment. Il avait adhéré au parti après la rencontre à la banque. Il avait payé ses cotisations. Il avait assisté aux réunions. Mais il n’était pas connecté. Il n’avait pas d’oncle gouverneur. Il n’avait pas de cousin au ministère de l’Intérieur.

Il était juste un homme d’affaires. Un petit.

Il a regardé les chars. Les chenilles écrasaient le goudron. Les canons pivotaient vers le palais. Tout pouvait changer du jour au lendemain. Le gouvernement pouvait tomber. Les politiques pouvaient changer. Les relations pouvaient être remplacées par de nouvelles relations.

Et il devrait s’adapter encore.

Il devrait bâtir de nouvelles relations. Il devrait trouver de nouvelles façons de survivre.

Il était fatigué.

Il a verrouillé la porte du bureau. Il est rentré.


Deux semaines plus tard.

Omar faisait la queue au siège du parti, avenue de Paris. La file était longue. Des centaines de personnes. Des hommes en costume. Des femmes en robe. Des jeunes. Des vieux.

Ils faisaient tous la même chose.

Ils renouvelaient leur carte du parti.

Le coup d’État avait eu lieu. Bourguiba était parti. Ben Ali était aux commandes. Le parti existait toujours. Les relations comptaient toujours.

Omar avait laissé son adhésion expirer. Il avait arrêté de payer les cotisations. Il avait arrêté d’assister aux réunions. L’entreprise l’avait absorbé.

Mais maintenant, avec le nouveau gouvernement, avec le nouvel ordre, il devait être visible. Il devait montrer sa loyauté. Il devait être dans les registres.

Alors il faisait la queue.

La file avançait lentement. Les responsables du parti vérifiaient chaque demande attentivement. Ils vérifiaient chaque photographie. Ils tamponnaient chaque carte.

Omar attendait. Mzali. Le Premier ministre trahi. Le Premier ministre renvoyé. Le Premier ministre qui avait fui en France.

Mzali avait été le successeur probable. Mzali avait été l’avenir. Jusqu’aux émeutes du pain. Jusqu’à la trahison.

Omar n’avait pas d’illusions. Il ne serait jamais Premier ministre. Il ne serait jamais un successeur probable.

Mais il ne voulait pas être ruiné non plus.

Il ne voulait pas être le bouc émissaire.

Omar attendait.

Une heure s’est écoulée.

Deux heures.

Finalement, il est arrivé au guichet.

— Nom.

— Omar ben Hadded.

— Profession ?

— Homme d’affaires.

— Secteur ?

— Import-export. Matériaux de construction.

Le responsable a levé les yeux. — Matériaux de construction ? C’est un secteur en croissance.

— Oui.

— Le nouveau gouvernement privilégie les infrastructures. Il y aura des opportunités. Pour les membres du parti.

— Je l’espère.

— Signez ici.

Omar a signé. Il a écrit son nom sur le formulaire de renouvellement. Il a écrit la date : 24 novembre 1987.

Le responsable a tamponné le formulaire. — Bienvenue au parti.

— Merci.

Le responsable lui a tendu une nouvelle carte du parti. Elle était rouge. Elle portait sa photographie. Son nom. Le tampon du Parti Socialiste Destourien.

Omar a regardé la carte.

Les mots de Belkhodja en 1980.

Les relations, avait dit Belkhodja. Le réseau. L’adhésion au parti.

Mzali en 1984.

Même le Premier ministre n’était pas en sécurité.

Omar avait appris la leçon. Ça avait pris sept ans. Ça avait pris la faillite. Ça avait pris des émeutes. Ça avait pris un coup d’État. Ça avait pris une trahison.

Le FMI exigeait des sacrifices. Le gouvernement trouvait un bouc émissaire. Mzali était détruit.

Omar ne serait pas le bouc émissaire.

Il est sorti du siège du parti. La carte était chaude dans sa main. Le soleil se réfléchissait sur les capots des voitures garées. La lumière était aveuglante.

Omar a regardé ses mains une dernière fois.

Les mains qui étaient propres en 1977. Les mains qui voulaient construire en 1980. Les mains qui avaient appris à faire des compromis en 1984.

Les mains qui venaient de signer une carte du parti.

C’étaient les mêmes mains. Mais elles n’étaient plus propres.

Il a serré le poing. Puis il a desserré.

L’encre de sa signature était sèche.

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