Tunis, 1992.
Omar avait trente-quatre ans. Il avait survécu aux années 1980. Il avait survécu aux émeutes du pain. Il avait survécu au coup d’État. Il avait reconstruit son entreprise.
Maintenant il était prêt à s’étendre.
Il était assis dans le bureau du Code d’incitation aux investissements. Le fonctionnaire en face examinait sa demande.
— Un projet touristique. Sur la côte. Hammamet.
— Oui.
— Des hôtels ?
— Un hôtel. Et un restaurant. Et un beach club.
Le fonctionnaire a regardé la demande. Il a regardé Omar.
— Vous avez un associé ?
— Oui.
— Qui ?
Omar a pris une inspiration. C’était le moment.
— Belhassen Trabelsi.
Le visage du fonctionnaire a changé. La méfiance a disparu. La distance professionnelle s’est évaporée.
— Belhassen. Le beau-frère de…
— Oui.
— Et comment avez-vous rencontré Monsieur Trabelsi ?
— À un mariage. Un de mes cousins a épousé quelqu’un de la famille.
— Je vois. Et Monsieur Trabelsi est…
— Cinquante et un pour cent. Moi, quarante-neuf pour cent.
Le fonctionnaire a hoché la tête. C’était l’arrangement habituel. La famille présidentielle fournissait les relations. L’investisseur fournissait le capital. Les bénéfices étaient partagés. La famille présidentielle obtenait la part majoritaire.
— C’est une bonne demande. Le tourisme est un secteur prioritaire. La côte est une région prioritaire. Le Code d’incitation aux investissements prévoit des exonérations fiscales. Des exonérations douanières. Des cotisations sociales réduites pour les cinq premières années.
— Combien de temps pour l’approbation ?
— Deux semaines. Peut-être trois. Avec le nom de Monsieur Trabelsi sur la demande…
— Oui ?
— Ce sera rapide.
Omar s’est levé. Il a serré la main du fonctionnaire.
— Merci.
— Félicitations. Pour votre nouveau projet.
Omar est sorti du bureau. Il est monté dans la voiture. Il est resté un moment. Les mains sur le volant.
Puis il a conduit.
La route. Les autres voitures. La lumière de l’après-midi. Rien de précis. Tout ordinaire.
Il avait réussi. Il s’était associé avec la famille présidentielle. Il avait obtenu la licence touristique. Il s’étendait.
Cinquante et un pour cent pour Belhassen. Quarante-neuf pour cent pour Omar.
Il avait réussi.
Et autre chose. Un poids dans la poitrine. La conscience d’un marché conclu.
Le serviteur avec de meilleurs vêtements.
Il s’était dit que c’était comme ça que fonctionnait le commerce. Il s’était dit que tout le monde le faisait. Il s’était dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen.
Il a conduit jusqu’au chantier de construction à Hammamet.
Le mariage avait lieu à Carthage. La mariée était la fille d’un ministre. Le marié était le fils d’un général.
Omar avait été invité. Son hôtel était un succès maintenant. Le restaurant prospérait. Le beach club était populaire. Il était quelqu’un.
Il portait un costume à 3 000 dinars. Soie italienne. Coupe française. Il avait l’air.
Il est arrivé à la salle de réception. Un palais au bord de la mer. Sol en marbre. Lustres en cristal. Un orchestre jouait.
Il a trouvé sa table. Il s’est assis avec d’autres hommes d’affaires. D’autres associés. D’autres associés minoritaires.
Ils parlaient à voix basse.
— Comment va votre hôtel ?
— Plein. Toutes les chambres. Tous les soirs.
— Et le restaurant ?
— Complet trois semaines à l’avance.
L’homme a hoché la tête. — Vous avez de la chance.
— J’ai travaillé dur.
— Bien sûr. Mais vous savez ce que je veux dire.
Il a baissé la voix. — Nous sommes des concierges avec de meilleurs vêtements.
Omar savait ce qu’il voulait dire.
Puis les portes se sont ouvertes.
La famille présidentielle est arrivée.
D’abord Belhassen Trabelsi. L’associé d’Omar. Il portait un costume qui coûtait plus cher que sa voiture. Il marchait avec l’assurance d’un homme qui possédait la salle.
Derrière lui, d’autres Trabelsi. Des cousins. Des frères. Des neveux. Ils portaient des costumes qui coûtaient plus cher que ce que la plupart des Tunisiens gagnaient en un an.
Derrière eux, l’épouse du Président, Leïla. Des diamants. De la soie. Elle marchait comme une reine.
Derrière elle, le Président lui-même. Zine el-Abidine Ben Ali.
La salle s’est tue.
Les musiciens ont arrêté de jouer. Les invités se sont levés. Les serveurs se sont inclinés.
Omar s’est levé. Il a baissé la tête.
La famille présidentielle a marché jusqu’à sa table. La table d’honneur. La table avec la meilleure vue sur la mer.
Omar les regardait.
Belhassen chuchotait quelque chose au Président. Le Président riait. La déférence dans la salle.
Et autre chose.
La peur.
Les autres invités. Les ministres. Les généraux. Les hommes d’affaires. Ils ne respectaient pas seulement la famille présidentielle. Ils la craignaient.
La peur. Dans la poitrine d’Omar.
Il a regardé les autres hommes d’affaires à sa table. Ils regardaient tous leur assiette. Ils évitaient tous le contact visuel avec la famille présidentielle. Ils faisaient tous semblant d’être invisibles.
— Pas de contact visuel. Sauf s’ils vous parlent en premier.
Omar a regardé son assiette. Le poids du marché qu’il avait conclu. Quarante-neuf pour cent. Il était l’associé minoritaire. Il était le serviteur.
La réception a commencé. Les musiciens jouaient. Les invités dansaient. Le repas était servi.
Du homard importé du Canada. Du bœuf importé d’Argentine. Du vin importé de France.
Rien n’était local. Rien n’était tunisien. Même la nourriture était importée.
Omar a mangé son homard. Il a bu son vin français. Il a dansé avec sa femme.
Il avait réussi. Il était prospère. Il était au mariage de la fille d’un ministre.
Et il n’avait jamais été aussi piégé.
Omar était assis à table. Sa femme, Leïla, servait le couscous. Sa fille, Lina, avait quinze ans. Son fils, Bilal, avait douze ans.
— Comment s’est passée la journée ?
Omar poussait le couscous dans son assiette. Il ne pouvait pas lui dire. Il ne pouvait le dire à personne.
— Bien.
Lina le regardait. Elle était intelligente. Elle remarquait les choses.
— Tu es silencieux.
— C’était une longue journée.
— Tu as signé le contrat ? Le projet routier ?
Omar a regardé son fils. Bilal voulait être ingénieur. Il voulait construire des choses.
— Oui.
— C’est bien. Tu as dit que ce serait un grand projet. Important pour le pays.
Le poids dans la poitrine. — Oui. Important.
— On peut visiter le chantier ? On peut voir les travaux ?
La mâchoire d’Omar s’est crispée. Un autre contrat. Un autre associé. Un autre marché où il était le subalterne.
— Pas encore. C’est trop tôt.
— Quand ? a demandé Lina.
— Bientôt.
Il n’a pas dit : Jamais. Il n’a pas dit : Le chantier n’est pas à moi. Il n’a pas dit : C’est à ton oncle Belhassen.
Il a mangé son couscous. La famille parlait de l’école, des amis, du week-end.
Omar hochait la tête. Il souriait. Il acquiesçait.
Sous la table, son poing était si serré que ses ongles s’enfonçaient dans la paume.
L’enterrement avait lieu au cimetière de Sidi Bou Said. La tombe était déjà creusée. La stèle de marbre était déjà en place.
Hassen ben Hadded. 1930-2005. Conseiller principal à l’ONFP. Père et grand-père bien-aimé.
Omar se tenait au bord de la tombe. Il avait quarante-sept ans. Il portait un costume noir à 5 000 dinars. Soie italienne. Coupe française.
La tombe. Le cercueil. Les personnes en deuil.
Le représentant du Président était là. Le Ministre de la Santé. Le Directeur de l’ONFP. Ils étaient venus parce que Hassen avait été important. Il avait été un technocrate. Il avait été un modernisateur.
Karim. Son frère avait quarante ans. Un simple costume noir. Prêt-à-porter. Pas cher.
Des larmes coulaient sur le visage de Karim. Pas bruyamment. Juste des larmes.
Omar ne pleurait pas. Il ne pouvait pas. Son téléphone avait sonné toute la matinée. Des clients. Des associés. Belhassen. Tout le monde voulait quelque chose.
— Tu vas bien ?
Karim a hoché la tête de gauche à droite. — Non.
— Moi non plus.
Ils se tenaient ensemble devant la tombe. L’imam a commencé la prière. Les personnes en deuil ont baissé la tête.
Allahu akbar.
Dieu est grand.
Omar a baissé la tête. Son père. L’homme qui avait cru à la modernisation. L’homme qui avait contribué à mettre en œuvre le programme de planning familial. L’homme qui était mort en croyant avoir bien fait.
Les accouchements. Les naissances en baisse. Les berceaux vides. Omar avait entendu Karim en parler. Il avait vu les statistiques. Il avait vu les rapports.
Il ne savait pas si son père avait eu raison ou tort. Il savait seulement que son père était mort en croyant.
Après l’enterrement, ils sont allés à la maison familiale. L’appartement était plein de personnes en deuil. Des voisins. Des collègues. Des amis.
Omar traversait la foule. Des poignées de main. Des condoléances. Il était le fils aîné. Il devait être fort.
Il a trouvé Karim dans la cuisine. Debout seul. Il regardait par la fenêtre. La circulation en dessous. La ville continuait.
— Comment tu vas ?
— Je ne sais pas. Je n’arrête pas de penser à la dernière conversation. La dispute. En 1992. Au Ministère.
Omar se souvenait. Karim était rentré en colère. Il s’était disputé avec leur père au sujet du programme de planning familial. Du service vide. De la coercition.
— Je ne pense pas qu’il ait jamais compris. Ce qu’il avait fait. Ce qu’il avait aidé à détruire.
— Il croyait aider.
— Je sais. C’est ce qui rend les choses plus difficiles. Il n’était pas mauvais. Il avait simplement tort.
Omar a regardé les personnes en deuil. Les marchés qu’il avait conclus. Les compromis qu’il avait acceptés. Les partenariats qu’il avait formés.
— Je construis des choses. Des hôtels. Des restaurants. Du tourisme. Je crée des emplois.
— Je sais.
— Mais. Je fais aussi des affaires. Des compromis. Je m’associe avec des gens avec qui je ne devrais pas m’associer. Je fais des choses que j’avais juré de ne pas faire.
— Comme quoi ?
Omar a regardé ses chaussures. Il ne pouvait pas parler de Belhassen à son frère. Il ne pouvait en parler à personne. Le contrat exigeait le silence.
— Les affaires sont compliquées.
— Ça n’a pas à l’être.
— Si.
Il a regardé son frère. Karim était médecin. Il accouchait des bébés. Il sauvait des vies. Il aidait les gens.
— Tu es heureux ? À l’hôpital ?
Karim fixait la bouteille d’eau dans sa main. — Je fais ce que je peux.
— Mais est-ce suffisant ? Financièrement, je veux dire.
— On se débrouille.
Omar a fouillé dans sa poche. Il a sorti son portefeuille. Il a sorti une carte de visite.
— Je connais des gens. Au Ministère de la Santé. À l’administration hospitalière. Je peux passer des coups de fil. Je peux t’obtenir une promotion. Une augmentation. De meilleurs horaires.
Karim a regardé la carte. Il a regardé Omar.
— Je ne veux pas de ton aide.
— Ce n’est pas de l’aide. Ce sont des relations. Tout le monde utilise des relations. Même en médecine.
— Pas moi. Pas en médecine.
— Pourquoi pas ? J’essaie de t’aider. J’ai des relations. Je peux te faciliter les choses.
— Je ne veux pas que les choses soient faciles. Je veux mériter ce que j’obtiens. Je veux savoir que je mérite ma place. Je veux savoir que j’y suis parce que je suis un bon médecin, pas parce que mon frère a passé un coup de fil.
La frustration montait. — Tu es têtu.
— Je suis homme de principes.
— Les principes ne paient pas les factures.
— Je paie mes factures. J’ai une retraite. J’ai un salaire. J’ai assez.
— Tu pourrais avoir plus.
— Je n’ai pas besoin de plus.
Karim était têtu. Il était idéaliste. Il était pauvre mais fier.
— Bon. Fais comme tu veux.
— C’est ce que je ferai.
Le silence s’étirait entre eux. La distance s’élargissait.
Le téléphone d’Omar a sonné. L’écran. Belhassen.
— Je dois prendre cet appel.
— Bien sûr.
Omar a décroché. Il est sorti de la cuisine. Il est allé sur le balcon. Il a fermé la porte.
À travers la vitre, Karim, debout seul dans la cuisine. Son frère regardait par la fenêtre. La circulation en dessous.
Belhassen parlait. Omar écoutait. Il acquiesçait. Il promettait.
— Oui, Belhassen. Bien sûr, Belhassen. Ce que vous voulez, Belhassen.
À travers la vitre, Karim s’est détourné de la fenêtre et a quitté la cuisine sans se retourner.
Omar a raccroché. Sur le balcon. L’air du soir sur son visage. Les lampadaires s’allumaient en dessous.
Il a regardé ses mains. Les mains qui avaient serré la main de Belhassen. Les mains qui avaient signé la licence touristique. Les mains qui tenaient maintenant un téléphone qui n’arrêtait pas de sonner.
Les mots de leur grand-père : Tout ce qui est important se transmet de main en main. Épaule contre épaule. Quand le cercle se brise, la transmission s’arrête. Et quand la transmission s’arrête, quelque chose meurt qui ne peut être nommé.
Son père était mort. Le cercle était brisé. La transmission s’était arrêtée.
Son téléphone a vibré. Il l’a éteint. Il est rentré auprès des personnes en deuil, des poignées de main, des condoléances.
L’empire d’Omar s’était étendu. Un hôtel était devenu trois. Un restaurant était devenu cinq. Il s’était étendu à Sousse. À Monastir. À Djerba.
Il avait quarante-huit ans. Il était riche. Il avait réussi. Il était fatigué.
Puis vint la demande.
Elle est arrivée par téléphone. De Belhassen Trabelsi. Son associé. Son associé majoritaire.
— Vous pouvez me rencontrer ?
— Bien sûr.
— Venez à mon bureau. À Tunis.
Omar a conduit jusqu’à Tunis. L’immeuble de bureaux au centre-ville. L’ascenseur jusqu’au dernier étage.
Le bureau de Belhassen était grand. Il dominait la ville. Les fenêtres allaient du sol au plafond.
— Omar. Asseyez-vous.
Omar s’est assis.
— J’ai un service à vous demander.
— Bien sûr. N’importe quoi.
— Mon neveu. Il lance une entreprise. Une société de construction. Il a besoin d’un projet.
— Je peux lui confier un projet.
— Non. Il a besoin d’un associé. Quelqu’un avec de l’expérience. Quelqu’un avec du capital.
— Je peux être son associé.
— Bien. Maintenant, le projet.
— Quel projet ?
Belhassen a nommé un contrat gouvernemental. Un projet de construction routière. Une autoroute dans l’intérieur. Un contrat qui serait attribué par le Ministère de l’Équipement.
— Je connais ce projet. Je prévoyais de soumissionner.
— Ne soumissionnez pas. Donnez-le à mon neveu. Laissez-lui le contrat.
Omar était confus. — Mais j’ai préparé la soumission. J’ai fait les études. J’ai arrangé le financement.
— Tout ça, donnez-le à mon neveu.
— Et moi, je fais quoi ?
— Vous fournissez les camions. Vous fournissez l’équipement. Vous fournissez les matériaux.
— Et les bénéfices ?
— Cinquante-cinquante.
Omar pesait les mots. Le projet routier. La préparation. L’investissement.
— J’ai déjà investi 200 000 dinars en préparation.
— C’est votre contribution. Au partenariat.
— Je mets le capital. Je fournis l’équipement. Je fournis les matériaux. Et je lui donne cinquante pour cent des bénéfices ?
— Oui.
— Ce n’est pas juste.
Belhassen a regardé Omar. Son visage était neutre.
— La justice est pour ceux qui n’ont pas mon numéro.
Omar n’a rien dit.
— Voulez-vous garder vos hôtels ?
— Quoi ?
— Vos hôtels. Vos restaurants. Vos beach clubs. Voulez-vous les garder ?
— Bien sûr.
— Alors faites ça. Pour mon neveu.
— Et si je refuse ?
Belhassen s’est levé. Il a marché jusqu’à la fenêtre. La ville au-dehors.
— Vous avez été un bon associé, Omar. Vous nous avez fait gagner beaucoup d’argent.
— Merci.
— Mais ne surestimez pas votre importance. J’ai d’autres associés. D’autres hommes d’affaires. D’autres personnes qui seraient heureuses de prendre votre place.
Omar ne répondait pas.
— Vos licences. Vos permis. Vos exonérations fiscales. Tout peut être révoqué. Tout peut être réattribué.
— Vous ne feriez pas ça.
Belhassen s’est tourné de la fenêtre. Il a regardé Omar.
— Essayez.
La sueur dans le dos. La peur dans la poitrine.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Je veux que vous fassiez ce service. Pour mon neveu. Le projet routier. Donnez-le lui. Prenez cinquante pour cent. Et ne parlez jamais de cette conversation.
Omar fixait le sol.
— Nous avons un accord ?
Les hôtels d’Omar. Ses restaurants. Ses beach clubs. Les années de travail. Les investissements.
— Oui.
— Bien. J’enverrai mon avocat vous apporter les documents.
Omar s’est levé. Il a marché vers la porte.
— Omar.
Omar s’est retourné.
— Vous êtes un bon homme d’affaires. Mais vous êtes remplaçable.
— Oui.
— Souvenez-vous-en.
— Je m’en souviendrai.
Omar est sorti du bureau. L’ascenseur. La voiture.
Il s’est assis au volant. Il n’a pas démarré le moteur.
Le marché. Le projet routier. Les 200 000 dinars investis en préparation.
La menace. « Vous êtes remplaçable. »
Ses mains sur le volant. Le cuir grinçait sous ses doigts.
Deux jours plus tard, les documents sont arrivés.
Omar était assis dans son bureau. Son avocat les avait examinés.
— C’est un accord de partenariat standard. Partage cinquante-cinquante. Votre neveu fournit l’expertise. Vous fournissez l’équipement et les matériaux.
— Ce n’est pas mon neveu. C’est le neveu de Belhassen.
— Le papier ne dit pas ça. Le papier dit « neveu de l’associé ».
— Je vois.
— Il y a autre chose. Une clause de confidentialité.
— Qu’est-ce qu’elle dit ?
— Elle dit que vous ne pouvez pas discuter des termes du partenariat. Avec personne. Ni votre femme. Ni vos associés. Ni votre frère. Personne.
— C’est légal ?
— C’est dans le contrat. Si vous le signez, c’est contraignant.
Omar a regardé le contrat. Les termes étaient clairs. Il fournirait l’équipement. Il fournirait les matériaux. Il fournirait le capital. Le neveu de Belhassen fournirait… quoi ? Son nom ? Sa relation ?
— Je me fais voler.
— Vous faites du commerce.
— C’est de l’extorsion.
— C’est un contrat. Vous pouvez le signer ou non.
— Si je ne le signe pas ?
— Alors vous perdez vos hôtels.
Omar était silencieux.
— Qu’est-ce que je dois faire ?
— Signez. Quel autre choix avez-vous ?
Omar a pris le stylo. Sa main tremblait. Légèrement. Un tremblement qu’il ne contrôlait pas.
La ligne de signature. L’endroit où il signerait sa dignité. Sa fierté. Son respect de lui-même.
Ses hôtels. Ses restaurants. Ses beach clubs. Les années de travail.
Les 200 000 dinars.
Les mots de Belhassen : « Vous êtes remplaçable. »
Omar a signé.
Sa main tremblait en écrivant son nom. Les lettres étaient inégales. Le trait vacillait.
— Vous tremblez.
— Ça va.
— Vous êtes sûr ?
— Ça va.
Il a capuchonné le stylo. Il a poussé le contrat sur le bureau.
— Je le classerai. Personne ne le saura jamais.
— Merci.
L’avocat est parti. Omar était seul dans son bureau.
Il a regardé sa main. La main qui avait signé le contrat. La main qui avait tremblé.
Le mariage en 1996. Les mots de l’homme d’affaires : « Nous sommes des concierges avec de meilleurs vêtements. »
Omar n’était pas d’accord à l’époque. Il s’était dit qu’il était un associé. Il s’était dit qu’il avait choisi librement.
Maintenant il connaissait la vérité.
Il a regardé sa main. La main qui avait serré la main de Belhassen. La main qui avait signé le contrat.
Il est allé à l’évier. Il a ouvert l’eau.
Il s’est lavé les mains.
L’eau coulait sur ses doigts, chaude d’abord, puis froide. Il l’a regardée tourner dans le bassin — claire, puis grise de l’encre qui n’avait pas tout à fait séché, puis claire de nouveau.
Il a fermé l’eau. Son reflet dans la fenêtre sombre au-dessus de l’évier. Le visage qui le regardait était le sien. Les mains qui pendaient le long de son corps étaient propres.
Le contrat reposait sur le bureau derrière lui. Trois exemplaires. Signés. Enregistrés. Classés.
Il ne l’a plus regardé.